Libertés et religions (2) – Un concept fédérateur dangereux : la « christianophobie »

Assistons-nous à une montée en puissance d’un fondamentalisme catholique n’hésitant pas à s’en prendre, y compris par la violence, à des œuvres d’art ou manifestations artistiques qu’il juge blasphématoire ? C’est ce que semble montrer l’actualité récente et notamment la tentative de destruction de la photographie d’Andres Serrano, Immersion Piss Christ, perpétrée en Avignon, ainsi que les actes visant à perturber des représentations des pièces de Romeo Castelluci et Rodrigo Garcia, Sur le concept du visage du fils de Dieu et Golgota picnic.

La réalité est, en fait, plus complexe. Elle témoigne de l’existence d’une conjonction entre les agissements violents de quelques dizaines de personnes et des manifestations pacifiques réunissant plusieurs centaines de personnes, voire, certains jours, plusieurs milliers. Si l’usage de la violence, qui doit être condamné avec la plus extrême fermeté, est indéniable, il est en effet le fait d’un très petit nombre de personnes. Appartenant à divers groupuscules et obéissant à des motivations distinctes, celles-ci paraissent avoir été mues, non pas par une croyance commune, mais par une convergence conjoncturelle d’intérêts. Si certaines peuvent avoir agit par conviction religieuse, d’autres semblent avoir été motivées par une couverture médiatique exceptionnelle, perçue comme une caisse de résonnance leur permettant d’accroître leur notoriété. Quant aux manifestants non violents, leurs actes traduisent apparemment un changement d’attitude d’une partie de la communauté catholique française, désormais revendicatrice, voire agissante, et non plus seulement croyante, voire pratiquante, ce qui n’est pas sans poser question.

Qui sont les auteurs des violences ? Si l’on en croit la presse, il s’agit pour l’essentiel de jeunes gens, membres du Groupe Union Défense[1] et de l’Action Française Etudiante[2], fréquentant l’église Saint-Nicolas du Chardonnet à Paris, dont le desservant, Xavier Beauvais, se réclame de la fraternité sacerdotale Saint-Pie X[3]. Ce « bras armé » aurait un cœur dans ladite fraternité et une tête en la personne de l’Institut Civitas[4], qui compte, parmi ses membres ou sympathisants, des intellectuels proches des milieux nationalistes et royalistes. Cette association, qui déclare œuvrer pour « une reconquête politique et sociale visant à rechristianiser la France », prétend également lutter contre une « christianophobie », dont le développement témoignerait d’un traitement différencié des religions par la société civile, au détriment de la religion catholique.

Fort de la légitimité morale que lui confère la présence d’intellectuels chrétiens au sein de sa mouvance, le discours de l’Institut Civitas trouve aisément des relais au sein d’associations anciennement établies, catholiques ou proches des milieux catholiques (Action française[5], Aide à l’Eglise en Détresse[6], Le Renouveau Français[7], L’œuvre française[8], etc.). Sa diffusion est facilitée par l’activisme de militants usant habilement des possibilités offertes par le réseau Internet pour toucher les catholiques par la multiplication de blogs tels que Salon Beige[9], ou ceux regroupés au sein du réseau Riposte catholique (Americatho, e-deo, le blog de jeannesmits, Osservatore Vaticano, Perepiscopus, Summorum Pontificum Observatus, etc.).

Il bénéficie également du soutien affiché d’hommes politiques d’extrême-droite, tels que Bruno Gollnisch, candidat malheureux à la présidence du Front national, ou encore Bernard Antony, ancien député européen du même parti de 1984 à 1999, président de l’Alliance Générale contre le Racisme et pour le respect de l’Identité Française et chrétienne[10]. Il suscite, sinon l’adhésion, du moins l’intérêt, de responsables politiques plus modérés, tels que, par exemple, Christine Boutin, candidate du Parti Chrétien Démocrate aux élections présidentielles, qui aurait déclaré[11] ressentir un « sentiment inquiétant de christianophobie, comme il peut y avoir un sentiment d’insécurité ». Il est également relayé par le collectif Catholiques en campagne, créé lors de l’élection présidentielle de 2007 pour, notamment, « accroître l’influence des catholiques dans la vie politique française ».

C’est le fait que ce discours fasse écho au-delà des extrêmes dans la communauté catholique, y compris dans sa composante politique, qui expliquerait que certaines des manifestations contre la représentation de la pièce Sur le concept du visage du fils de Dieu aient pu rassembler, non pas quelques dizaines de fondamentalistes, mais plusieurs milliers de personnes. Pour le dominicain François Boespflug, il faudrait y voir l’expression d’un désarroi des catholiques français, et plus généralement des chrétiens, devant ces œuvres : « C’est dans la vocation du christianisme d’endurer cela intelligemment. Le malheur, actuellement, est que les chrétiens sont profondément désarmés, moralement et intellectuellement[12] ».

L’épiscopat français lui-même parait partagé. Certains évêques, notamment ceux de Vannes et de Bayonne, ont déclaré soutenir les manifestants s’opposant à la représentation de la pièce de Roméo Castelluci. Au contraire, le président de l’assemblée des évêques, Monseigneur André XXIII, a immédiatement dénoncé les méthodes « d’un groupuscule lefebvriste qui fait de la foi un argument de violence[13] ». L’archevêque de Rennes, Monseigneur Pierre d’Ornellas, pour sa part, n’a pas hésité à déclarer sur le site internet de son diocèse : « Il n’y a pas de christianophobie dans cette pièce de théâtre. Ne nous trompons pas de combat en luttant contre une christianophobie à laquelle on veut nous faire croire[14] ».

Le sentiment de « christianophobie » peut relever du fantasme ou de la réalité. Dans les deux cas, il n’est pas dépourvu d’effets. Actionnant des ressorts tels que la crainte d’être objet d’une discrimination ou la sensation d’être victime d’une agression, il ne peut que générer un réflexe de défense poussant les membres de la communauté catholique à se regrouper pour s’épauler mutuellement, au-delà de leurs différences. Il est fédérateur. Il peut même pousser des pratiquants d’une autre religion à soutenir l’action des militants catholiques, sur la base d’un raisonnement conduisant à estimer que le même traitement pourrait leur être appliqué. Il est, sur ce point, symptomatique de relever qu’un groupe d’islamistes radicaux a participé à l’une des manifestations contre la pièce de Romeo Castelluci.

Ce caractère fédérateur du concept de « christianophobie » est assurément dangereux, dans la mesure où il peut pousser à la radicalisation. Sous son influence, les modérés peuvent être amenés, pas à pas, à se solidariser avec les actes illégaux des extrémistes. Ces derniers, dans les deux camps en présence, peuvent être tentés d’instrumentaliser les modérés pour faire triompher leur point de vue par un effet de masse. Comment rompre avec le risque de se laisser entraîner dans une telle spirale ? Peut-être en revenant sur le rapport des artistes au sacré, et notamment au catholicisme, en Occident ?

Marine Crubilé et Pierre Cabrol

[1] Le Groupe Union Droit, plus connu sous l’appellation de GUD, était à l’origine une association d’étudiants en droit. Créé en 1968, le GUD s’est progressivement ouvert aux lycéens et à de jeunes actifs attirés par les valeurs de l’extrême-droite française. Depuis la fin des années quatre-vingt-dix, il recrute de jeunes catholiques traditionnalistes.

[2] Cf. note 5.

[3] La Fraternité Sacerdotale Saint Pie X a été fondé en 1970 par Monseigneur Lefebvre. Elle regroupe des catholiques qui ont refusé de reconnaître et de mettre en œuvre la réforme de Vatican II.

[4] L’Institut Civitas regroupe des catholiques militants qui estiment que l’Eglise catholique, au lieu de s’en tenir aux affaires spirituelles, doit se mêler des affaires temporelles et notamment de la politique française, dans le but de faire triompher les valeurs chrétiennes. Il dispose d’une association « satellite », France Jeunesse Civitas, qui regroupe des étudiants et de jeunes actifs désireux de concourir à la réalisation de ses objectifs, par « la prière », « la formation » et « l’action ».

[5] Fondée en 1898, l’Action Française s’est transformée, après la guerre, en un mouvement royaliste, nationaliste et souverainiste. Rebaptisée Centre Royaliste d’Action Française, elle dispose d’un noyau de jeunes militants actifs, regroupé au sein de l’Action Française Etudiante et du Cercle Jacques Bainville.

[6] Aide à l’Eglise en Détresse est une association créée en 1947 par un religieux hollandais, le père Werenfried. Elle s’est fixée comme but de « venir en aide concrètement aux chrétiens persécutés, menacés ou refugiés ».

[7] Le Renouveau Français est un mouvement d’extrême-droite qui  se revendique comme « nationaliste et contre-révolutionnaire » et « d’inspiration catholique ».

[8] Créé en 1968 par Pierre Sidos, L’œuvre française est un mouvement politique nationaliste qui se réclame du « maurassisme »et du « maréchalisme », tout en affirmant notamment que ses membres doivent « se reconnaître chrétiens et honorer le catholicisme ».

[9] Alimenté sous l’identité de Michel Janva, ce blog se présente comme ayant comme première ambition de « répondre aux provocations contre la foi chrétienne par la prière et par l’intelligence ».

[10] L’AGRIF s’est fait connaître par de nombreux procès visant à obtenir l’interdiction de concerts, d’expositions, de livres, de films, etc.

[11] A l’occasion d’un colloque organisé à Paris le 9 novembre 2011 par l’association Aide à l’Eglise en Détresse.

[12] Delcroix Olivier, Le christianisme religion la plus agressée dans l’art, entretien avec François Boespflug, 31 octobre 2011, Le Figaro.fr.

[13] Le Bars Stéphanie, L’épiscopat réfléchit à l’attitude à adopter face aux œuvres blasphématoires, 18 novembre 2011, blog de Stéphanie Le Bars, Le Monde.fr

[14] Le Bars Stéphanie, article précité.

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