Libertés et religions (3) – L’instrumentalisation de la lutte contre la « christianophobie » ?

Selon les données de son site internet, « l’Institut Civitas est un mouvement politique inspiré par le droit naturel et la doctrine sociale de l’Eglise ». Pour qui n’est pas familiarisé avec ces concepts, l’affirmation peut paraître elliptique. Elle renvoie, en fait, à l’idée qu’existerait un droit d’origine divine, supérieurs aux droits d’origine humaine, droit que les chrétiens auraient pour tâche de faire triompher. En d’autres termes, il appartiendrait aux chrétiens de se mêler de la politique de leurs pays pour y assurer le respect des valeurs chrétiennes : prohibition de l’avortement ; refus du mariage homosexuel ; rejet de l’homoparentalité, etc.

L’Institut Civitas met au nombre de ses missions, non seulement l’étude et la réflexion, mais aussi l’action. Pourrait-il avoir joué le rôle d’un creuset ou se serait forgé, sinon le concept de « christianophobie », du moins l’idée d’user de celui-ci pour susciter une union sacrée des catholiques français, de nature à les convaincre du bien fondé de la doctrine sociale de l’Eglise ? La convergence d’un certain nombre d’éléments justifie, à notre sens, que la question soit posée.

En premier lieu, l’Institut Civitas et son association satellite, France Jeunesse Civitas, participent activement au collectif Catholiques en campagne, créé à l’occasion de l’élection présidentielle de 2007 pour « favoriser l’influence des catholiques dans la vie politique française ». L’action de ce collectif inclue, en période d’élection présidentielle, une part de lobbying auprès des candidats, sommés notamment de s’exprimer sur leurs positions relativement aux valeurs affichées comme étant celles du catholicisme. Il n’est donc pas illégitime de se demander si le fait que les manœuvres visant à donner la plus grande ampleur possible aux manifestations contre les activités artistiques jugées christianophobes surviennent durant la campagne pour les élections présidentielles constitue une coïncidence ?

En second lieu, l’efficacité des méthodes de communication employées, qui usent de façon très pertinente de moyens de communication modernes tels que le réseau internet, peut apparaître frappante. Il en va ainsi, par exemple, de l’utilisation de blogs, l’un d’entre eux, particulièrement actif, Salon beige[1], étant combiné avec l’usage d’une multitude d’autres, regroupés au sein d’un réseau, le réseau Riposte catholique, ce qui créé un système de renvois croisés d’informations de nature à attiser l’intérêt des internautes. Une telle organisation ne peut-elle pas apparaître comme frappée au sceau, sinon d’une planification détaillée, du moins d’une concertation visant à l’accomplissement d’un dessein préalable ?

En troisième lieu, le contenu des blogs considérés peut également donner lieu à réflexion. Pour en revenir à l’exemple de Salon Beige, comment ne pas être étonné d’une ligne éditoriale qui, sur 47 articles, en consacre 18 aux manifestations artistiques dites christianophobes[2] et 5 à la christianophobie en général, tout en traitant à 8 reprises d’actes de vandalisme perpétrés à l’encontre de lieux de culte ou d’objets du culte et en parlant à 9 occasions de persécutions commises à l’étranger contre des chrétiens ? Un tel choix peut-il échapper à un rapprochement avec le parallèle effectué[3] par le collectif Catholiques en campagne entre la liberté d’expression revendiquée par les artistes en Europe et les persécutions de chrétiens dans le reste du monde, parallèle conduisant à présenter les revendications des artistes comme un possible prélude au massacre à venir des catholiques d’occident[4] ?

En quatrième lieu, ne conviendrait-il pas de se demander si la tenue de ces blogs et l’animation de ces associations ne pourraient pas être le fait d’un petit groupe de personnes, peut-être moins d’une douzaine ou d’une quinzaine, très actif et très bien organisé ? N’est-il pas significatif, par exemple, que Jeanne Smits, qui rédige sous son nom l’un des blogs du réseau Riposte catholique, soit également la directrice du quotidien Présent, auquel collabore Bernard Antony[5], par ailleurs président de l’Alliance Générale contre le Racisme et pour le respect de l’Identité Française et chrétienne, dont ladite Jeanne Smits est vice-présidente ?

En cinquième lieu, faut-il relever que le même Bernard Antony, après avoir été député européen du Front national pendant quinze ans, a pris ses distances avec ce parti politique et notamment avec la ligne défendue par Marine Le Pen, en démissionnant du bureau politique du mouvement ? Peut-on rapprocher cette évolution du fait que le Renouveau Français, très engagé aujourd’hui dans la « lutte contre la christianophobie », ait antérieurement activement participé à la campagne menée par Bruno Gollnisch, rival malheureux de Marine Le Pen ? Faut-il voir une coïncidence dans le fait que Pierre Sidos, fondateur de L’œuvre française, également fermement engagé dans la « lutte contre la christianophobie », ait été accusé par Marine Le Pen et son père d’être un proche de Bruno Gollnisch, ce que les deux hommes ont niés ? En d’autres termes, ne faudrait-il pas se demander si certains des partisans de la « lutte contre la christianophobie » ne représenteraient pas, au sein du Front national, une aile catholique militante dont Marine Le Pen aurait tenté de limiter l’influence ? Est-ce que cela ne pourrait pas expliquer que celle-ci ait jugé bon d’affirmer que « les curés devraient rester dans leur sacristie », ce que lui a reproché Christine Boutin dans une lettre par laquelle elle demandait à des catholiques de soutenir financièrement sa campagne aux élections présidentielles.

La question n’est pas ici de crier au complot, ni de se prononcer sur la réalité de la christianophobie ou sur le bien-fondé des revendications des uns et des autres. Elle est d’appeler tout le monde, catholiques et défenseurs de Golgota picnic, à la réflexion avant de choisir de participer ou non à une manifestation ou action quelconque autour de la première représentation parisienne de la pièce, prévue ce jeudi soir au théâtre du Rond-Point. Ce dimanche, deux hommes appartenant à la mouvance catholique traditionnaliste ont été interpellés alors qu’ils tentaient de se laisser enfermer dans le théâtre. L’Institut Civitas, suivi par d’autres associations, a annoncé que pas une des représentations de la pièce ne se déroulerait sans mobilisation. De leur côté, la Ligue des Droits de l’Homme, la Ligue de l’Enseignement et la Fédération CGT des syndicats du spectacle ont appelé « à soutenir la liberté de création » devant le théâtre. La Préfecture de police a, sans surprise, prévue pour sa part, la mise en place d’un dispositif policier conséquent.

Le respect de la liberté d’expression suppose que la représentation de la pièce ne puisse pas être perturbée. La même liberté assure aux personnes qui pourraient être choquées par ladite pièce le droit d’exprimer leur indignation. Les débordements, d’où qu’ils viennent, ne sauraient être compatibles avec cette liberté[6]. Le maintien de l’ordre est du ressort des forces de police. Pour le reste, à supposer qu’une instrumentalisation soit à l’œuvre, ne faudrait-il pas y opposer une fin de non recevoir en refusant de se prêter au jeu des organisateurs de celle-ci ? Le directeur du théâtre, Jean-Michel Ribes, a lancé un appel au calme. Fasse qu’il soit entendu de tous !

Marine Crubilé et Pierre Cabrol

[1] Pour la seule période allant du 15 novembre au 1 décembre, il compte pas moins de 47 articles, soit une moyenne de trois par jours, ce qui suppose qu’un laps de temps conséquent ait été consacré à son alimentation.

[2] Soit 10 à Golgota picnic, 4 à Sur le concept du visage du fils de Dieu, 1 à Immersion Piss Christ et 3 à la campagne de publicité pour la marque Benetton.

[3] Dans un texte en forme de manifeste publié le 26 octobre dernier sur le site internet du collectif, sous le titre de Réflexions concernant le scandale du théâtre de la ville.

[4] « L’expression antichrétienne en Europe ne serait-elle pas le pendant en apparence douce des persécutions subies dans beaucoup d’Etats de la planète par les chrétiens ? Je détruis ta pensée avant de détruire ton corps… Tel pourrait être le credo de ces agitateurs ».

[5] Celui-ci animant également, entre autres activités, une émission sur Radio Courtoisie.

[6] Hurler pour empêcher les autres de s’exprimer étant, par exemple, une curieuse façon de mettre en œuvre la liberté d’expression.

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