Politiques publiques et Culture : Bordeaux éternue quand Athènes agonise

Sortons du bocal local pour nous intéresser à un pays qui m’est cher et se trouve aujourd’hui en extrême souffrance. Je décrète donc un jumelage exceptionnel. Il ne s’agit pas ici de la crise, attachons-nous encore à la culture, celle qui fait de nous des êtres pensants.
En France, et moi la première, on attend de l’État, ou on idéalise un État qui la protège, la subventionne, la diffuse, l’aime..etc.. En France, c’est bien connu, on attend beaucoup de l’appareil étatique. Nos politiques culturelles ne sont pas toujours parfaites, l’administration de la culture est parfois maladroite voire malhonnête, mais elle est tout de même animée au sein du service public par des hommes et des femmes, bons ou moins bons qui ont souvent envie de faire, et qui ont le bénéfice d’exister.
En Grèce, le rapport des citoyens à l’État est différent, plus compliqué, suspicieux, beaucoup plus contestataire et violent, des deux côtés…Des deux côtés parce qu’en Grèce c’est bien souvent le peuple contre l’État ET inversement. Si on veut n’utiliser qu’un seul prisme sur ces rapports qui différent avec nous, la culture peut en être un.

Réflexions sur la Grèce d’aujourd’hui par uchronie : et si l’Acropole n’existait plus ?

Se pencher sur l’histoire de la Grèce, et plus précisément sur son historiographie culturelle, permet de comprendre un peu les rapports compliqués, souvent violents, que peuvent entretenir les grecs avec la politique, avec une souveraineté dont ils se sentent souvent lésés.

Si on réfléchit sur l’histoire, l’attitude uchronique (ou l’histoire avec des si) peut mettre en lumière les petits effets et les grandes causes, le rôle particulier dans l’histoire des grands hommes mais aussi, pourquoi pas, d’un monument, pour montrer l’importance d’une cause sur l’histoire.

Exaltons les possibles et partons d’un principe : l’Acropole n’existe plus.

Penser à Athènes sans Acropole revient à s’interroger très simplement sur ce que serait la Grèce sans cet héritage antique qui s’impose au cœur de la capitale. Ce symbole de l’histoire grecque a tant influencé la construction nationale du pays que penser à sa non présence amènerait toute une société, grecque mais aussi européenne, à faire un peu le deuil d’une certaine Histoire.
Pour les uns comme pour les autres, les symboles d’une extraordinaire civilisation ont été instrumentalisés afin de servir une certaine idée de la Nation, une certaine idée de la culture.
L’identité culturelle d’Athènes, c’est beaucoup celle de ceux qui ont rêvé la Grèce sans les grecs, et qui ont d’ailleurs souvent été déçus. Ce sont les voyageurs du XVIIIe et XIXe siècle, les archéologues, les écrivains, les folkloristes, les riches commerçants, ceux qui détenaient le pouvoir d’écrire, d’agir politiquement ou économiquement, et beaucoup étaient français, qui ont construit là bas plus qu’ailleurs l’historiographie nationale. Et ils ont utilisé la culture comme socle de tout un tas de choses.

Un socle culturel identitaire et économique qui s’effondre…

Pensons à la non existence de l’Acropole à Athènes avec l’exemple qu’un tel événement amènerait comme conséquence la fin du tourisme tel qu’il existe aujourd’hui dans la capitale. Tourisme qui est un pilier absolu de l’économie grecque. Car l’Antiquité, qui a d’abord servi le projet national, a ensuite été, dans un système de « chemin de la dépendance » (Douglas North) un véritable gouffre financier dans les domaines culturels et a été accolée au tourisme. Pour que l’un nourrisse l’autre, dans un simple jeu de balances financières, les vieilles pierres ont été la ressource financière de l’Etat grec. Le cocktail : vieilles pierres où vous ressentirez l’âme de la grande civilisation qui a créée la démocratie et dont nous sommes éternellement reconnaissants + farniente au soleil sur des plages idylliques, nous donne des arguments de vente amplement suffisants. Nous avons donc là une stratégie politique qui a conditionné toute une société et qui se base sur deux choses : l’Antique et le soleil. L’Antiquité, on l’a vu, est une référence pour la construction de la Nation, la langue, l’identité, le lien avec l’Europe… Deuxième ingrédient : le soleil. L’été en Grèce est élevé au rang de religion ; on va travailler parce qu’il y aura des touristes, on va bronzer, on va partir d’Athènes, on rentrera cet hiver et on aura fait de l’argent (le mot français « argent » est d’ailleurs utilisé en grec).

Sans l’Acropole, donc sans l’omniprésence de l’Antique, on supprime une valeur à une des équations sur lesquelles se base l’économie.

Et non, on ne s’amusera pas à imaginer la Grèce sans l’Antiquité et sans le soleil, cela reviendrait à les comparer à l’Albanie et ils le prendraient à coup sûr très mal. Mais gardons le soleil et imaginons la disparition de la Grèce Antique.

Ne détruisons que le symbole

Bien sûr, si on détruisait le symbole du lien entre la glorieuse civilisation et la Grèce d’aujourd’hui, il est plus que probable que cela ne changerait rien dans le rapport à l’histoire qui ne serait pas réécrite. Inutile de penser à faire « table rase », expression connue de nos communistes français et qui n’existe pas en Grèce. De toute évidence, cette expression n’est que chimère, faire « table rase » n’a pas de sens, car rien en notre monde ne naît de rien. Ce qui a été construit dans la pierre, bien ou mal, a été intégré dans les esprits, dans les mœurs et le mythe s’entretient d’une certaine manière de lui même. Mais pensons à une Grèce qui se trouverait devant une situation où elle serait forcée de penser son environnement sans la présence symbolique de l’Acropole.

Par qui et comment serait pensée la nouvelle « culture grecque » ?

Si par extraordinaire se rompait le lien à l’Antiquité, le risque serait qu’une fois de plus les « grands » de Grèce et d’Europe s’accaparent la nouvelle écriture de l’identité culturelle.

Pourtant, la modernité nous montre et Internet nous donne à voir, qu’un peu partout dans le monde, le peuple ne veut plus être un simple pion de l’échiquier. Il veut jouer pleinement son rôle de contre pouvoir. Rien de nouveau dans cette idée d’un peuple qui ne veut plus d’un système. « Les civilisations ont été créées et guidées jusqu’ici par une petite aristocratie intellectuelle, jamais par les foules. Ces dernières n’ont de puissance que pour détruire. » (Gustave Le Bon, 1895) Le peuple n’a peut-être jamais eu la prétention de construire une « civilisation », mais il peut lui aussi, construire, à une échelle qui est la sienne. Il sait, d’une certaine manière s’auto-gérer, dans certaines petites sociétés ou dans certains domaines. Des exemples nous montrent que le discours sur le peuple destructeur ne tient plus. Wikipedia est à ce sens un exemple qui mérite l’attention : il n’y existe que très peu de débordements. Dans un temps minimal, l’auto-censure du peuple sur le peuple s’opère, et elle est pensée avec la volonté de rendre compte de la « vérité », de coller au plus près de ce qui semble être le « juste ».

Évidemment, les manifestations qui ont lieu ces derniers mois en Grèce prouvent aussi que le peuple entier crie à l’injustice et que le pouvoir s’en lave les mains (pouvoir grec et européen, toujours).

Si on supprimait l’Acropole et le poids de l’Antiquité et si le pouvoir écoutait un peu son peuple ; avec des si on mettrait Paris en bouteille et Athènes au pays des bisounours ?

L’uchronie nous mène très loin mais… Pensons aux villes qui n’ont pas construit leur tourisme sur une ancienne et glorieuse civilisation. Elles ont travaillé à leur modernité et ont misé sur la qualité d’environnement de leurs citoyens comme pouvoir d’attraction des touristes.

Et pour cela, on peut faire mille procès à la ville de Bordeaux, et je serais la première à crier à l’injustice, au manque de moyens ou aux efforts non entrepris, nous sommes largement loin devant Athènes en terme de qualité d’environnement urbain. Et un travail de concertation, bien que critiquable, existe. Alors imaginons juste qu’Athènes soit simplement gérée comme l’est Bordeaux. On ne vise pas l’image d’Épinal et pourtant la différence serait flagrante.

Si l’Acropole n’existait plus, si la Grèce Antique se résumait aux livres des bibliothèques, la Grèce serait susceptible de se stabiliser sans ce socle bancal sur lequel elle s’est en partie construite. Si les dirigeants grecs (et européens) écoutaient un peu ce que le peuple grec porte comme culture, et n’essayaient pas une fois de plus de l’utiliser à quelques fins idéologiques, la Grèce serait susceptible d’offrir aux yeux du monde une culture métissée d’Occident et d’Orient extrêmement riche.

Le tourisme dans la capitale ne se réduirait plus à visiter l’Antique (c’est-à-dire, à ne plus visiter ce qui fait du sol grec notre Histoire à nous aussi), mais à voir ce que ce peuple vit, à découvrir ses cultures, toutes celles qui se mêlent et se métissent depuis la fin de l’Antiquité, celles qui ont fait beaucoup sans et parfois contre l’État.
http://www.dailymotion.com/embed/video/xch6fw
– ΡΕΜΠΕΤΙΚΕΣ ΔΙΑΔΡΟΜΕΣ – 

Lundi 12 décembre 2011 à 14 h
Salle Copernic, Sciences Po Bordeaux
Panagiota Anagnostou
soutiendra publiquement une thèse sur le sujet :
Les représentations de la société grecque dans le rebetiko

Résumé :

Cette recherche relève de la sociologie politique et aborde la musique, objet peu commun en politologie. Elle examine le rebetiko, une musique populaire urbaine grecque, en postulant que l’analyse de musiques populaires offre un accès privilégié aux représentations ambivalentes du pouvoir, à la participation au politique et à sa légitimation. La construction d’un cadre théorique dynamique, capable de prendre en compte le changement incessant, tant musical que social, et de faire fusionner forme et contenu, approches extérieures et intérieures, conduit à adopter une méthode plurielle : historique, musicale et sociologique.

La première partie propose de revisiter l’histoire du rebetiko, d’examiner ses conditions de production et sa réception pour la période qui s’étend de la fin du XIXe à l’aube du XXIe siècle. A travers des articles de presse, je mets en évidence la construction et la fluidité de cette catégorie musicale, sa place dans l’ensemble plus large de la musique populaire, ainsi que les processus de son authentification et traditionalisation. Un corpus de vingt-cinq chansons, encore populaires aujourd’hui, est ensuite analysé. Y sont décelés emprunts et appropriations, traces du passé, mais aussi potentiels oublis de réserve. Enfin, j’explore la réception actuelle du rebetiko et interprète différents récits tissés sur cette musique, recueillis grâce à la méthode des entretiens collectifs non-directifs enrichie par l’écoute d’extraits musicaux. Tout au long du parcours, des passerelles entre le musical et le social sont établies. Echafaudées à partir et dans le rebetiko, de multiples configurations identitaires et mémorielles dévoilent l’ambiguïté des divisions et des transformations de la société grecque.

Comments
One Response to “Politiques publiques et Culture : Bordeaux éternue quand Athènes agonise”
  1. Polemication dit :

    Très beau/bon texte !
    En revanche, si la ville de Bordeaux n’a pas construit son tourisme sur une ancienne civilisation, elle s’est longtemps reposée sur la réputation glorieuse de ses terroirs viticoles et les relations économiques qu’elle a entretenu avec. Ces relations ont permis son essor commercial ainsi que l’expression de ce rayonnement, de cette puissance, dans l’imposante façade des quais.
    On en revient donc à la pierre. Depuis une dizaine d’années, grâce à la mise en valeur de ce patrimoine, on vient à Bordeaux-Unesco puis on visite les alentours. Bordeaux est une attache, plus qu’un passage obligé. Très bien.
    Dans tout cela, le travail de concertation (demandons à St-Michel) et celui fait sur l’environnement (ok on respire mieux dans le centre piéton, mais autour l’agglomération et ses quais fraichement ravalés étouffent dans les embouteillages) restent minimes … bien que symboliques quand il s’agit de mettre en valeur ce que nous avons (tardivement) pas trop mal fait.
    On se dit donc « exemplaire » à Bordeaux mais c’est souvent seulement pour faire reluire les vieilles pierres.
    Athènes en compte beaucoup, bien plus symboliques, mais au moins SI on les suppriment, il restera une vraie culture et ce métissage qui gagneront à être reconnus. A Bordeaux si l’on enlève le calcaire, il ne nous restera malheureusement pas grand chose. Ah si ! Un simulacre de concertation, l’air frais de la Garonne sur des quais esthétiques (plus que pratiques) qui ne mettront plus rien en valeur puisque la façade XVII ème aura disparu et que pour la culture, depuis longtemps rejetée du centre, il sera surement trop tard.
    Remarque, on pourra toujours aller au centre culturel du vin et se reposer sur le prestige de ce qui nous environne …

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