Miss you Sigma

Crédit photo : Simon Doazan
Crédit photo : Simon Doazan

Caisse à l'abandon, caserne Niel, 2007 - crédit photo : Simon Doazan

Alors que l’orgueil bordelais retrouve des couleurs flamboyantes ces dernières années et que l’on exhorte les populations locales à crier leur joie, leur fierté d’habiter Bordeaux, force est de constater que les politiques se figent dans une attitude passéiste vis-à-vis de ce qui constitue le miroir de l’esprit, les arts.

Ça lézarde même beaucoup dans les arts. Déjà, rappelons que les compétences politiques en matière de culture sont l’objet d’une féroce foire d’empoigne, surtout depuis que l’on a signalé à nos représentants du mille-feuille institutionnel que l’État en avait marre d’être à la ramasse sur le terrain. Et que ça allait saigner si on ne le laissait pas reprendre un peu la main. Soit, mais ce qui frappe l’observateur averti, c’est une incroyable dérive qui s’oriente actuellement vers un despotisme éclairé à deux têtes, où les Pompée et César locaux animent des débats sémantiques autour de la question même du soutien aux arts, c’est à dire pour être plus précis, aux artistes.

Y a-t-il un pilote dans le projet ?

Résumons. Habiter Bordeaux, selon la mairie, c’est « habiter la ville action »1. C’est un savant mélange de dogme Malraux et de jurisprudence Sigma qui assène aux artistes un devoir de mise à disposition de la ville. Le plan de développement de l’urbain s’appuie sur l’exploitation du potentiel des zones autrefois délaissées de la cité, à l’image des chantiers des « 3B » : Bacalan, Belcier et Bastide. Winy Maas, le grand urbaniste hollandais, était au CAPC ce vendredi 9 décembre pour rendre compte de ses projections concernant le futur écoquartier de Bastide-Niel. Sa ligne directrice, convolant en juste noce avec celle du plan municipal 2030, nous transportait vers la conviction européenne d’une rive droite, pendante humaniste à la toute puissance patrimoniale de la rive gauche. Une île bourgeoise bohème, « un village mignon » (sic) inséré dans le centre-ville. Dans cette conception très ambitieuse, les artistes recevaient le droit d’exploiter un équipement culturel « pilote » c’est à dire sans destination arrêtée, une jolie feuille blanche, une promesse gratifiante.

La seconde tête de la gouvernance locale en matière d’aménagement, la CUB, se situe dès lors sur un fil de rasoir très instable, où l’équilibriste Vincent Feltesse possède à la fois la casquette de président du conseil communautaire, et de président d’Euratlantique (entre autres). A l’horizon 2014, il sera probablement, de plus, président du tout neuf conseil métropolitain. Une perspective qui ne fait qu’aiguiser la méfiance juppéiste, d’autant plus que la CUB a voté une déclaration d’intérêt communautaire (DIC) vers la culture le 8 juillet 2011 dernier. Un pied est donc mis dans le domaine de la gouvernance de l’art. Sur le dossier de Niel, la CUB se présente comme maître d’œuvre, soit le coordinateur de l’avancement des travaux, et donc, des fameux « projets pilotes ». La compétence culturelle étant une innovation très exotique pour l’institution communautaire, les convictions du président s’affichent pour le moment comme une entente pour le moins extrêmement cordiale avec son vice-président ministre des affaires étrangères de la France.

Officiellement, les deux hommes sont en accord sur tout concernant les chantiers précités, notamment les plus cruciaux, que sont Belcier et Euratlantique, et Bastide-Niel. Ces deux quartiers sont l’objet de concertation.

Néanmoins, si concertation il y a, cela ne remet en rien sur le tapis ce qu’un festival comme Sigma a contribué à forger en trois décennies : la parole libérée des artiste comme instrument de libération citoyenne. En fait, nos deux gouvernants en chef, malgré la baston officieuse, ont de loin préféré collégialement un retour vers le conservatisme.

Un pas en avant…

Flashback. Au début des années 60, le fondateur de Sigma, Roger Lafosse, personnage à la trajectoire personnelle exceptionnelle, a su convaincre le tout-puissant Jacques Chaban-Delmas de lui faire confiance malgré la défiance des membres de l’assemblée municipale. Le champ libre de Lafosse va dès lors creuser un sillon inexorablement dépourvu d’accrocs jusque dans les années 90. Malraux, et le credo démocratiser l’art défini comme digne d’être démocratisé, s’est trouvé lessivé pour laisser la place aux chambardements créatifs les plus improbables. Surfant sur la contestation sociale pré et post-soixante huitarde, le festival au nom à consonance de somme mathématique a permis à Bordeaux d’être la ville où se produisirent pour la première fois devant un public élargi les créations les plus férocement innovatrices de leur temps en France. Permettant à ces productions de se dégager des carcans libertaires élitistes, Sigma a accordé pour certaines l’accès à un véritable pied à l’étrier. Des prestations telles que celles du Grand Magic Circus de Savary, du Living Theatre de Beck et Malina, de Magma, de Pink Floyd, Pierre Henry, les prestations de la fine fleur des créateurs locaux comme celles de la troupe de Gilbert Tiberghien, ou encore des invités inconnus qui devinrent par la suite plus que des références, tels Jan Fabre ou le Cirque Zingaro de Bartabas, ont été les fers de lances d’une rupture dans les codes, à la fois dans l’appréhension publique de la conception artistique, mais aussi dans la vision que pouvaient avoir les politiques du rôle social des artistes.

En 1996, exsangue, Sigma tire sa révérence, laissant un trou béant dans le champ des politiques culturelles municipales, et plus loin, auprès des habitants et des artistes. L’adjectif provoquant ne sied plus au nouveau décorum, ce qui fait réagir l’Express du 31 octobre 1996 : « La ville dont le Premier ministre est maire réduit ses aides au plus dérangeant de nos festivals »2. La nouvelle équipe municipale souhaite évacuer toutes traces de chabanisme culturel3, tout en tentant de calquer la démarche, par des fac-similés chétifs comme Novart.

Deux siècles en arrière

Bordeaux tire sa fierté de ses institutions immuables, à l’instar du Grand Théâtre. Elle se pavane au devant de fêtes triviales comme celle du vin ou du fleuve. Elle dépense de manière irraisonnée pour laisser libre-court à un événement qui prétend au statut de biennale. La ville recherche le million, mais contrairement aux candidats télévisuels, ce n’est pas dans un but expressément financier, mais de nombre d’habitants, pour obtenir un « accès à une masse critique » nécessaire dans un monde concurrentiel.

Attirer de plus en plus de monde vers l’objectif d’ « habiter Bordeaux », c’est donc : de grands chantiers urbains, où l’habitat et l’économique sont inextricablement liés à une dynamique d’extraction du potentiel de l’espace, prioritaire à celui de l’existant humain ; un développement d’une offre culturelle basée sur le prestige préétabli ; de la concertation entre acteurs politiques soumis pourtant à des conflits d’intérêts ; de la mise au pas des artistes émergents via la restriction à la marginalité de leur participation au processus (un « projet pilote d’équipement culturel »)… Le constat prête largement à l’interrogation.

Le public – et en particulier les dizaines de milliers de nouveaux résidents attendus – aura donc le privilège d’admirer le volontarisme de la mairie et de la CUB, dans le sens d’un territoire urbain d’avant-garde, soutenu à la fois par son patrimoine prestigieux et un horizon moderniste. Par contre, tant pis pour lui, il ne pourra pas facilement entrer en contact avec les artistes émergents. De temps en temps, on le guidera gentiment vers la reconnaissance de telle ou telle œuvre d’un artiste américain de 65 ans, figure mondiale du monde l’art contemporain. Mais s’il veut assister à la production d’univers en rupture avec les schémas préétablis, il ne pourra s’en remettre qu’à lui-même et à la chance. Eh oui, on est trop jeune pour avoir pu connaître Sigma, soyons réalistes et faisons avec ce que les générations qui en sont issues sont disposées à nous laisser : la négation de l’art insolemment affranchi.

Émile Défaite

Des éclaircissements :

  • Jean-Philippe Clarac & Olivier Deloeuil, Les années Sigma, la provocation amoureuse. Documentaire de 52 min, produit par la SMAC, 2008.

1Habiter Bordeaux, la ville action. 2030 vers le Grand Bordeaux, une métropole durable, Direction Générale de l’Aménagement de la Ville de Bordeaux, juillet 2011.

3Françoise Taliano-des-Garets, Un grand maire et la culture : le « chabanisme culturel », 1999.
Cf. http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/xxs_0294-1759_1999_num_61_1_3812

Comments
2 Responses to “Miss you Sigma”
  1. El présidente dit :

    Très très bon article, sauf lorsque vous abordez Sigma…

    Sigma était Sigma parce que c’était les années 60′, 70′, 80’… années d’explorations à l’échelle mondiale, avec des audaces, des mélanges, des inventions techniques et culturelles tous azimuts et des démarches collectives ! Sigma était « la somme » des arts du moment, un kaléidoscope extraordinaire d’une époque très particulière et la structure était pilotée par UN GROUPE, un collectif d’hommes et de femmes qui représentaient TOUS les secteurs de création : philosophes, peintres, théâtreux… mais aussi chefs d’entreprises curieux et ouverts, mathématiciens, écrivains…
    Sigma est mort dans les années 80 (les 10 derniers comptent pas) parce qu’il n’y avait plus le même « terreau », le même vivier créatif, chaque secteur culturel étant parti dans son coin.
    Sigma est mort parce que le collectif s’est dissout et que RL a voulu malgré tout continuer tout seul (cf Paul Mc Cartney après la fin des Beatles🙂
    Sigma est mort parce que les années 80′ / 90′ sont arrivées avec l’individualisme, le « chacun pour soi », l’absence de transversalités.
    Sigma est mort d’étouffement, de la naissance de centaines d’initiatives dans Bordeaux, qui n’existaient pas à l’époque et qui donnent moins de relief à l’événement… étouffé aussi par les lourdeurs administratives et les embarras technocratiques de notre époque. Chaban laissait carte blanche, il y avait 10 fois moins de contrôles, filtres, petits ronds-de-cuir étriqués, réglementations… 90% de ce qui se faisait à Sigma serait interdit aujourd’hui par les administrations et la Sécurité !
    Sigma est mort de vieillesse, de n’avoir pas vu la culture punk émerger en 1976, de n’avoir pas pris certains trains…
    R.I.P

    Mais au lieu de pleurer Sigma et s’apitoyer sur un passé idéalisé, regardons vers le Futur et construisons :
    – de manière collective (regroupements, associations, projets construits…)
    – de manière transversale
    – avec audace et ténacité.

    Déjà, si l’on commençait par valoriser ce qui existe, on aurait une autre image de notre Ville : tous les soirs plusieurs dizaines de concerts ignorés, tous les jours des centaines d’expositions non annoncées, toutes les semaines de nouveaux lieux qui ouvrent, de nouveaux projets qui naissent, des associations qui se créent pour développer des projets culturels… et… on en parle où ??? Nulle part.
    Synergies, mutualisations, « faire ensemble », coproductions, collaborations, solidarités…
    si on organisait ce formidable terreau bordelais en re-naissance ?

    Il est normal qu’il y ait deux ou trois décennies de « rien » après Sigma… mais les braises sont là et si les Pouvoirs publics voient que les choses s’organisent, qu’il y a une réelle volonté et des compétences, elles suivront… obligées.

    N’attendez pas que ça tombe d’en haut : do it.

    un vieux😉

    • zoeakri dit :

      Merci énormément pour cette réaction.

      Non seulement vous avez extrêmement raison, et il ne sert à rien de regretter une période historique qui comprenait des réalités éloignées des nôtres, mais en outre, cela ne veut absolument pas dire que nous nageons dans la nullité des initiatives actuellement.

      Merci donc pour vos rectifications. Cet article tentait de rappeler la nécessité de se souvenir d’une tendance forte de l’action publique actuelle : un raidissement énorme, un refroidissement, une peur de la prise de risque. Sigma, dans ce sens, est à traiter comme un symbole. Un symbole de “flamme”, qui, comme vous l’écrivez, ne demande qu’à être ranimée. La ténacité, l’audace, ne peuvent s’exprimer que si les acteurs ont conscience d’un contexte, où, bien malheureusement, le réflexe des plus innovants est de se figer par réflexe dans les mêmes modalités que les gouvernants locaux dès qu’une forme de légitimité semble acquise : la conservation de la “part de gâteau”.

      Pour le coup pourtant, l’esprit foutoir de 1976 est palpable un peu partout parmi les membres du “terreau bordelais en re-naissance”. Encore faut-il ne pas oublier que le premier album des clash n’avait plus rien à voir avec le troisième, deux ans plus tard, et que Joe Strummer lui-même a toujours rappelé qu’il ne fallait pas restreindre la rébellion à une entité musicale, et une période.

      Je suis bien d’accord avec vous : pensons au futur. Et méfions nous, y compris de nous-mêmes et de nos inhibitions cachées !

      L’auteur de l’article.

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