Après la Venus Hottentote, la France rend ses têtes aux Maoris

maoris

Publié par le Cérac sur leur blog cerac33.wordpress.com sous le titre Têtes maories : retour à Aotearoa(1)

L’une des caractéristiques les plus frappantes de la culture maorie aux yeux des européens est la conservation de têtes tatouées, coupées et momifiées, d’hommes de haut rang.
Connue des navigateurs dès le dix-septième siècle, la Nouvelle-Zélande fut fréquentée dès la fin du dix-huitième siècle par des chasseurs de baleines et de phoques venus d’Australie, qui nouèrent des contacts avec les tribus maories. Convoitées par les collectionneurs européens, les têtes maories furent rapidement l’objet d’un commerce fructueux. Le développement de celui-ci fut tel que, en 1840, la reine Victoria fit voter une loi interdisant ce trafic. Les têtes déjà dans le commerce y demeurèrent. Passant de mains en mains, elles finirent, pour la plupart, au fil du temps, dans les collections des musées occidentaux.

Soumis à une forte pression coloniale, les maoris faillirent disparaître à la fin du dix-neuvième siècle. Ils surent toutefois échapper à l’assimilation aux populations européennes, grâce à une croissance démographique bien supérieure à celle des autres néo-zélandais et à un activisme politique sans failles. Ce changement de donne conduisit le gouvernement, dans les années soixante, à restituer une partie de leurs terres aux tribus spoliées et à leur verser des indemnisations. A ces réparations matérielles s’ajoutèrent des mesures de soutien à la culture maorie et un réexamen de l’histoire du pays pour la période coloniale. Ces mesures et réflexions débouchèrent, entre autres, sur la mise en place d’un programme de restitution et d’étude des têtes maories, confié au musée Te Papa Tongarewa de Wellington.

L’usage du terme « restitution » ne doit pas être interprété comme traduisant une revendication que les pays occidentaux seraient sommés de satisfaire. La tâche dévolue au musée, au-delà de la localisation des têtes, est de sensibiliser leurs propriétaires à ce que la restitution est susceptible d’apporter aux relations entre cultures et au peuple maori. Participant à la fois de la connaissance et de la reconnaissance, la démarche ne vise pas à imposer la restitution, mais à susciter celle-ci dans une relation d’égal à égal. Le consensus en constitue un aspect essentiel. C’est sans doute ce qui explique qu’elle ait rencontré de multiples succès, avec des restitutions effectuées par des villes anglaises, argentines, australiennes, danoises, hollandaises, suisses, etc (2).

Cette liste s’enrichira prochainement avec la restitution de l’ensemble des têtes maories actuellement répertoriées dans les collections publiques françaises, soit environ une quinzaine de pièces. Illustrant ainsi l’idée que de petits événements peuvent avoir de grandes conséquences, l’opération semble avoir pour source l’adoption en 2007, par l’ancienne municipalité de Rouen, d’une stratégie originale de communication autour de la réouverture au public du Muséum d’histoire naturelle de la ville(3).

La municipalité avait recruté pour l’occasion une équipe muséale dirigée par Sébastien Minchin, tout en s’assurant le concours de la société Alambret communication et en obtenant le soutien de la Fondation Nicolas Hulot pour la Nature et l’Homme. Il semble qu’ait germé au sein de ce groupe venu d’horizons divers l’idée que la restitution de la tête conservée dans les collections de la ville pouvait tout à la fois constituer un « geste éthique(4) » et un événement sortant de l’ordinaire, susceptible de retenir très largement l’attention des médias.

S’agissant de pièces conservées dans les collections d’un musée français, la restitution d’un reste humain à son pays d’origine ne constituait pas une première. Elle avait été précédée, en 2006, par la restitution des restes de la « Vénus hottentote » à l’Afrique du Sud, au moyen du vote d’une loi spécifique(5). Elle s’inscrivait dans la réflexion plus générale menée (6) sur la restitution à leur pays d’origine de certains biens culturels conservés dans les collections publiques(7). Par la loi du 4 janvier 2002 relative aux musées de France, entrée en vigueur à peine cinq années plus tôt, le législateur français avait de surcroît eu à cœur de clarifier la situation et de préciser la procédure à suivre pour une telle opération(8).

Pour en appréhender le mécanisme, il faut savoir que le droit français considère que le patrimoine d’une personne publique, telle qu’une mairie par exemple, se répartit entre un domaine privé rassemblant les biens utiles à ses missions et un domaine public regroupant les biens indispensables à celle-ci. Il faut également savoir que les collectivités publiques peuvent aliéner, c’est-à-dire  notamment vendre ou donner, les biens appartenant à leur domaine privé, mais pas ceux faisant partie de leur domaine public, une procédure particulière, le déclassement, permettant de faire passer un bien, à certains conditions, du domaine public au domaine privé de la collectivité considérée. Il faut enfin savoir que « les biens constituant les collections des musées de France appartenant à des personnes publiques font partie de leur domaine public et sont, à ce titre, inaliénables (9) ».

La tête maorie conservée à Rouen faisant partie des collections publiques de la ville, sa restitution ne soulevait donc pas, a priori, de difficulté insurmontable. Elle nécessitait seulement le recours à la procédure de déclassement prévue par les textes, ce qui passait notamment par des mesures assurant une certaine notoriété à l’opération. Ce caractère public, s’il n’avait pas d’influence directe sur l’aspect éthique de la restitution, pouvait en revanche nuire à son utilisation éventuelle dans le cadre d’une stratégie de communication destinée à médiatiser la réouverture du musée (10). En effet, si celle-ci consistait dans la création d’un événement ponctuel, pour que l’effet médiatique soit maximum, il fallait préserver un effet de surprise. Cela pourrait expliquer le fait que l’ancienne municipalité(11) ait choisit, au lieu de suivre la procédure de déclassement, de se lancer dans une démarche de restitution juridiquement contestable(12).

Basée sur une attitude contraire à l’esprit de consensus prôné par le musée de Wellington(13), la manœuvre devait se heurter à l’opposition du ministère de la culture, ce qui se produisit. Au lieu de reconnaître son erreur et de demander le déclassement de la tête, l’ancienne municipalité de Rouen s’entêta dans sa démarche stérile. Le procès qui s’ensuivit fut tranché par le Tribunal administratif de Rouen le 27 décembre 2007. La décision de restitution votée par le conseil municipal fut, sans surprise, annulée. La sénatrice Catherine Morin-Dessailly, adjointe à la culture de la ville, opta alors pour une autre forme de « passage en force », en proposant le vote d’une loi imposant la restitution de toutes les têtes maories conservées dans les collections publiques françaises. C’est l’adoption à l’unanimité de ce texte(14), après amendement, qui est à l’origine de la restitution globale qui va avoir lieu le 22 janvier prochain.

Elle marquera la fin de la tenue, au musée du quai Branly à Paris, de l’exposition Mäori, leurs trésors ont une âme(15), conçue par le musée Te Papa Tongarewa de Wellington. Présentant environ 250 pièces des collections du musée, cette exposition s’inscrit dans le cadre de la mission de sensibilisation confiée à celui-ci par le gouvernement néo-zélandais. Elle s’organise autour de deux axes : permettre aux visiteurs de prendre conscience de l’aspiration du peuple maori à contrôler le devenir de tout élément de sa culture(16) ; témoigner du fait que la culture maorie possède une dimension contemporaine forte de sa tradition séculaire, de l’appropriation d’éléments issus d’autres cultures et de la créativité de ses artistes.

Marine Crubilé et Pierre Cabrol

(1) La traduction en est difficile, plusieurs versions ayant été proposées : « pays du long nuage blanc », ou « pays du long jour », ou « pays de la longue aube », ou encore « pays du long crépuscule ». Il faut ajouter que ce nom paraît être d’origine récente, probablement postérieure à la colonisation européenne, les maoris n’ayant vraisemblablement pas utilisé antérieurement de terme désignant l’ensemble du territoire.

(2) Bâle, Buenos Aires, Copenhague, Édimbourg, Exeter, Genève, Glasgow, Londres, Sidney, etc.

(3) Voire de l’élection municipale de mars 2008.

(4) C’est ainsi que Pierre Albertini, maire de la ville, présentait l’opération.

(5) Silva J. et Cabrol P., « La restitution des restes de la « Vénus hottentote » à l’Afrique du Sud : d’un drame humain à une fausse bonne initiative du Parlement », Politeia, n° 9, printemps 2006, 29-42.

(6) Notamment, depuis 1980, sous l’égide de l’UNESCO, avec la création du comité intergouvernemental pour la promotion du retour ou de la restitution (en cas d’appropiation illégale) des biens culturels à leur pays d’origine.

(7) L’exemple emblématique en étant les marbres du Parthénon actuellement conservés au British Muséum, dont la Grèce réclame le retour depuis plus d’un siècle.

(8) Ce dont il s’était, il est vrai, affranchi dans le cas des restes de la « Vénus hottentote ».

(9) Article L 451-5 du Code du patrimoine, dans sa rédaction issue de la loi du 4 janvier 2002 relative aux musées de France.

(10) Ou à accroître la notoriété du maire sortant auprès de ses administrés.

(11) L’équipe conduite par Pierre Albertini, maire depuis 2001, fut battue en 2008 par la candidate socialiste, Valérie Fourneyron.

(12) Sur le plan juridique, l’ancienne municipalité de Rouen basait son raisonnement sur le seul alinéa 3 de l’article 16-1 du Code civil, qui dispose que « le corps humain, ses éléments et ses produits ne peuvent faire l’objet d’un droit patrimonial ». Elle utilisait alors le fait que des restes humains soient des éléments du corps humain pour en déduire que personne ne pouvait être propriétaire de la tête maorie. Elle affirmait ensuite que ce constat justifiait la restitution. Un tel raisonnement pêchait à la fois sur le plan de la logique et par son fondement juridique. D’un point de vue logique, affirmer que nul ne pouvait être propriétaire, aurait dû également dénier à la Nouvelle-Zélande le droit d’obtenir la restitution, ce qui aurait engendré une situation de blocage. Quant au fondement juridique de l’affirmation, il souffrait d’ignorer purement et simplement les deux premiers alinéa de l’article, qui disposent, pour l’alinéa 1, que « chacun a droit au respect de son corps » et, pour l’alinéa 2, que « le corps humain est inviolable ». La lecture de l’intégralité de l’article démontre en effet que celui-ci ne s’applique qu’aux personnes vivantes et non aux restes humains, ce qui aurait également pu se déduire du fait que l’article ait été créé par l’une des loi dites de bioéthiques, soit la loi n° 94-653 du 29 juillet 1994 relative au respect du corps humain. A la décharge de l’ancienne municipalité de Rouen, il convient toutefois de rappeler que cette analyse erronée avait également été un temps celle du gouvernement français, lors des débats sur la restitution des restes de la « Vénus hottentote ».

(13) Par le conflit qu’elle ne pouvait manquer de susciter avec le Ministère de la culture.

(14) Qui n’est autre qu’une loi d’exception destinée à tourner une disposition de la loi sur les musées de France votée par les mêmes assemblées, ce qui en dit long, à notre sens, sur la cohérence du travail parlementaire !

(15) Du mardi 4 octobre 2011 au dimanche 22 janvier 2012.

(16) Soit la notion de tino rangatiratanga, sur laquelle se basent les demandes de restitution.

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