Décentralisation et identité culturelle locale : sommes-nous responsables d’un coup de pouce à l’extrême droite ?

conference bloc identitaire

« L’échoppe ouvrira ces portes le 21 janvier prochain en présence de Fabrice Robert pour le troisième anniversaire du Bloc Identitaire en Aquitaine. Inauguration sur invitation…. »

Le Bloc Identitaire en Aquitaine, fait partie des blocs les mieux implantés en France, avec la région PACA, l’île de France et l’Alsace. Infos Bordeaux (4700 fans sur facebook) relaye allègrement les infos de l’extrême droite bordelaise sur la toile. Et aujourd’hui, ils s’apprêtent à prendre pignon sur rue avec un lieu associatif au nom « bien de chez nous » : « l’échoppe ».

Comme si il y avait des équations imparables, à chaque temps de crise, le repli identitaire se renforce, imperceptiblement, menant aux plus grandes catastrophes de l’humanité.

  • Qu’est ce que le Bloc identitaire ?

Le Bloc identitaire est un mouvement social européen est un mouvement politique français créé le 6 avril 2003. Il s’agit d’une composante d’un nouveau courant dit « identitaire », apparu au cours des années 2000. Le logo du mouvement représente un sanglier stylisé, qui fait froid dans le dos :

Généralement classé à l’extrême droite de l’échiquier politique, le BI promeut le fédéralisme européen et une certaine forme de régionalisme. Il tient, dans sa « quête de respectabilité », à « se démarquer de l’antisémitisme et de l’antisionisme » et est « principalement préoccupé par la croissance de l’islam en Europe et le caractère désagrégateur du multiculturalisme ».

Depuis toujours en France, les questions de l’identité nationale et de l’acception des particularismes locaux et des identités culturelles nouvelles apportées par les vagues migratoires font débats.

  • L’identité culturelle n’est pas naturelle, c’est une construction

Rappelons une chose simple : l’identité culturelle ne peut être conçue que comme une construction, à quelque niveau que ce soit. La France suit un modèle qui lui est propre où ce qui est particulier ne devrait relever que de la sphère privée. Ce modèle jacobin, repris par Ernest Renan dans son discours Qu’est-ce qu’une Nation ? (1882), se heurte depuis toujours à une réalité toute autre que décrit Fernand Braudel, un siècle après le discours de Renan dans L’identité de la France : « La France est diversifiée (…), triomphe éclatant du pluriel, de l’hétérogène, du jamais tout à fait semblable, du jamais tout à fait vu ailleurs ».

  • Identité culturelle et politique du territoire

La politique d’aménagement du territoire, impulsée en 1962/63, se basait sur une « stratégie descendante ». Le 12 juillet 1993, un « pacte social » est scellé quant à la reconnaissance des « pays » et en 1995, « l’outil » est créé pour aménager, organiser, développer les « bassins de vie organisés en pays ». Ainsi, par un système politique qui se veut localement plus près de ses citoyens, le pays-Nation a repoussé le local dans son sens le plus identitaire, faisant le lit de l’extrême droite…

Le territoire est un processus d’appropriation qui renvoie à l’imaginaire, individuel et collectif. La lettre de l’observatoire s’interroge sur le fait que la culture comme référent d’un territoire, si elle permet de dépasser l’excellence artistique imposée par un système descendant depuis l’Etat, peut enfermer le local dans le patrimoine et la tradition.

Il paraît donc important de se questionner sur ce qui fait une identité culturelle (sens anthropologique du mot). Car s’il est aujourd’hui acquis (exemples locaux) que Bègles est la ville de la morue, que Toulouse est la « ville rose » ou que la salade verte agrémentée de gésiers et d’un fromage de chèvre fondu est « landaise », il n’en était rien il y a 50 ans.

Le terme de « ville rose » est un slogan politique du début du XX ème siècle. La mairie toulousaine cherchait alors un terme unificateur et identitaire pour qualifier la ville. La morue de Bègles est également le résultat d’une politique culturelle.

  • Qu’est-ce qu’une identité culturelle dans un monde globalisé ?

L’identité culturelle est une construction, construction individuelle, mais aussi communautaire, politique, souvent stratégique.
Elle est le sentiment d’une histoire et d’un destin communs. Elle dépasse les critères ethniques (notamment au niveau d’une nation) pour les englober dans une identité plus générale. Là où l’identité ethnique ne peut concevoir la différence, l’identité culturelle ne reste pas figée, et dépend de l’autre. Elle pousse l’individu dans une dynamique d’ouverture à l’autre et de retour à soi. Par cette prise de conscience de ce qu’est l’autre, on en arrive à l’acculturation qui est « la tentative d’intégration de tout l’humain dans l’étendue de son universalité et la richesse de sa particularité. » Selim Abou, L’identité culturelle.

L’acculturation est un concept du sociologue Milton Gordon. Il note que l’identité ethnique, qui revêt les critères de race, de langue et de religion, malgré les brassages des ‘communautés’, suite aux mouvements migratoires, où aux nouvelles technologies de communication, ne semble pas pour autant disparaître. Il nous dit : « Le sens de l’ethnicité s’est révélé tenace… Comme s’il y avait dans la nature quelque élément qui l’exigeât, quelque chose qui poussât l’homme à immerger son identité individuelle solitaire dans un groupe ancestral infiniment plus petit que l’espèce humaine et souvent même plus petit que la nation, le sens de l’appartenance ethnique a survécu sous des formes diverses et des noms différents, mais il n’est pas mort et le citadin du XXème siècle est plus proche qu’il ne le croit de ses ancêtres de l’âge de pierre. » ( cité dans Selim Abou, L’identité culturelle)

La culture au niveau local, lorsqu’elle tente de développer l’identité d’un petit territoire peut tomber dans le piège de l’ethnicité, retrouvée et/ou réinventée. On peut donc se demander dans quel contexte vit-on ce retour à l’identité ethnique qui peut être considéré comme une régression ?

L’identité culturelle, et son projet politique, le nationalisme, sont des constructions.
Leurs limites peuvent donc être mouvantes.
Pour Horowitz, écrivain américain (figure de la gauche américaine pendant les 60’s) les limites peuvent se déplacer
-par leur érosion, c’est-à-dire par amalgamation des identités de différents groupes,
-par incorporation dans une conscience collective de plusieurs identités
-par différenciation, comme le montre l’exemple d’un groupe ‘blanc’ aux Etats-Unis en opposition aux ‘noirs’.

Marc Abélès, nous dit « D’un simple point de vue géopolitique, l’Etat-nation constituait un référent stable : en son sein, la dimension du local prenait une extraordinaire importance, conférant aux membres de la société leur point d’ancrage privilégié. Dans ce contexte, les constructions identitaires se produisaient dans un jeu permanent d’opposition entre soi et l’Autre, entre l’intérieur et l’extérieur. » Les offres identitaires (nationales, sociales, ethniques) se sont déplacées et ne vont plus de soi. L’État n’est plus un foyer de référence identitaire clair.

  • La place du mythe prend alors toute son importance

Les mythes ont toujours existé, servant largement les projets nationaux. Dans les pays du Tiers-monde, le mythe prend une forme particulière. Alors que nous sommes dans une période post-nationale où l’identité culturelle ne va plus de soi, sa construction, si elle n’est plus uniquement produite par la nation, peut être récupérée de diverses manières et par différents mythes, qui peuvent être portés par des stratégies politiques.

  • La construction stratégique politique de l’identité culturelle

« Le système culturel comprend ainsi un aspect réel – la correspondance de la «croyance» à la «réalité» – et un aspect souvent fallacieux, fabriqué ou imaginaire, qui en tout cas déforme le réel. Cette déformation est fréquemment le produit d’une politique bien définie qui est appelée à servir des visées stratégiques concrètes » (Marc Abélès)

La stratégie politique pourrait alors mettre en exergue des spécificités culturelles territoriales anciennes qui s’opposeraient à la modernité et à la création, bref à fermer la culture dans son sens anthropologique et à instrumentaliser le local pour servir des stratégies électorales. Et outre les stratégies électorales, il s’agit aussi de stratégies commerciales, le local faisant vendre plus que jamais.

Cependant, de multiples exemples de politiques culturelles spécifiques dans les pays nous poussent à croire que cette opposition culture élitiste contre cultures locales n’est pas indépassable. Que ce soit par le domaine du livre et de la lecture, par le cinéma ou le spectacle vivant, les exemples ne manquent pas d’une spécialisation des territoires dans des politiques culturelles novatrices, expérimentales et réussies.

Pourtant, aujourd’hui, on assiste à Bordeaux à l’ancrage d’un groupe identitaire dangereux qui a su utiliser les évolutions de notre société et de ce nouveau rapport à la culture locale à des fins on ne peut plus douteuses… La vigilance est donc de mise en ces temps électoraux, car la tentation identitaire est rassurante. La multitude de commentaires qui font écho à l’article d’Infos Bordeaux annonçant l’ouverture de l’échoppe font craindre un engouement incontrôlable…

« L’échoppe » ouvrira ses portes à Bordeaux le 21 janvier 2012

Comments
4 Responses to “Décentralisation et identité culturelle locale : sommes-nous responsables d’un coup de pouce à l’extrême droite ?”
  1. zoeakri dit :

    http://www.liberation.fr/c/01012357658-c
    Petite Poucette, la génération mutante
    EntretienPhilosophe et historien des sciences, Michel Serres réclame l’indulgence pour les jeunes, obligés de tout réinventer dans une société bouleversée par les nouvelles technologies.

    -Les appartenances culturelles n’ont-elles pas pris de l’importance ?

    -Pendant des siècles, nous avons vécu d’appartenances, et c’est ce qui a provoqué bien des catastrophes. Nous étions gascons ou picards, catholiques ou juifs, riches ou pauvres, hommes ou femmes. Nous appartenions à une paroisse, une patrie, un sexe… En France, tous ces collectifs ont explosé, même si on voit apparaître des appartenances de quartier, des communautés autour du sport. Mais cela ne constitue pas les gens. Je suis fan de rugby et j’adore mon club d’Agen, mais cela reste du folklore, l’occasion de boire de bons coups avec de vrais amis… Quant aux intégrismes, religieux ou nationalistes, je les apparente aux dinosaures. Ma Petite Poucette a des amis musulmans, sud-américains, chinois, elle les fréquente en classe et sur Facebook, chez elle, partout dans le vaste monde. Pendant combien de temps lui fera-t-on encore chanter «qu’un sang impur abreuve nos sillons» ?

  2. Excellent article, très bien écrit.
    Je ne connaissais pas ce blog que je place dans mes favoris, et je fais circuler le lien.

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