Petites manoeuvres pour un Grand Stade : la capacité de compréhension du bordelais n’est pas celle d’un joueur de foot

Stade-de-Bordeaux_Herzog-et-de-Meuron

En 2009, l’agglomération bordelaise est marquée par une ferveur footballistique à son apogée après les deux bonnes saisons réalisées en 2007-2008 et 2008-2009 par les Girondins (deuxièmes puis champions de France). Ces performances ont alors créé un enthousiasme pour le club et ses vedettes, inégalé depuis les sulfureuses années de la présidence de Claude Bez (1978-90). Ensemble, le club et la ville de Bordeaux décident donc de surfer sur cette dynamique sportive et sur la perspective de l’Euro 2016 pour sortir des cartons le projet d’un stade d’une capacité de 40 000 à 45 000 places.

Face aux nouvelles ambitions sportives (et économiques) du FCGB et de son actionnaire M6 – jouer le titre et la ligue des champions chaque année – la construction d’un Grand Stade est devenue vitale pour les dirigeants, les supporters de toujours et ceux frappés d’une ferveur passagère typiquement bordelaise. Pour partir à la conquête de l’Europe du foot, Bordeaux a désormais le besoin pressant de se doter d’un stade ultra-moderne à toit rétractable, doté de milliers de sièges confortables et de loges luxueuses pour propriétaires (chinois) de nos châteaux locaux. Il était alors encore permis de rêver, surtout pour le supporter acharné devant endurer, été comme hiver, l’état de vétusté du Stade Chaban-Delmas déjà plus aux normes UEFA bien que rénové pour la Coupe du Monde 98.
Pour la municipalité bordelaise et la CUB, qui posaient alors ensemble les bases du projet d’agglomération millionnaire, l’occasion était trop belle de se doter d’un équipement sportif moderne qui contribuera, on en est certain, au dynamisme métropolitain et à l’image de marque en construction d’une ville gagnante aussi bien sur le plan de l’attractivité que sur le plan sportif. Fin 2009, tout les voyants sont donc au vert.

Des terrains marécageux du Lac aux eaux troubles du PPP.

Au début de l’année 2010, le combo « dynamique sportive / vétusté de Chaban-Delmas / candidature de la France et de Bordeaux à l’Euro 2016 » permet donc d’acter sereinement la procédure de lancement des études de localisation et de financement du futur équipement. Rapidement, deux choix s’imposent, ne laissant place à aucune réelle alternative. Celui de la localisation tout d’abord. Il s’agira du site du Lac. Sur le papier, le choix apparaît  judicieux, le foncier est mis à disposition par la CUB et le quartier du Lac, relativement proche du centre-ville connaît un essor important avec l’opération Ginko estampillée « éco-quartier »(1) et le futur prolongement de la ligne C du tramway. Surtout, la CUB en charge de la voirie économise des coûts non-négligeables en matière de construction de voies et de parkings (les immenses parkings de la foire expo serviront au stade). Dans la réalité, le choix de ce site présente certains désavantages … C’est avant tout la nature des sols marécageux qui pose question. Plusieurs experts se sont déjà exprimés sur les surcoûts que pourraient engendrer la nécessaire stabilisation du terrain. Aussi, la probable saturation de la rocade et du Pont d’Aquitaine les jours de match et d’événements constitue un point noir non-résolu (2).

Malgré ces deux gros bémols, le site du Lac, de part sa situation et sa future desserte en transports en commun, s’est avéré comme étant le plus « logique». En effet, dans un temps d’études et de prise de décision aussi court, il est apparu impossible de dégager le foncier nécessaire dans un rayon aussi proche du centre-ville. Reste donc à espérer que les architectes du futur équipement ne s’embourbent pas dans les problèmes techniques liés à la nature du terrain et que la mairie et les urbanistes se saisissent de l’occasion pour (re)donner vie au quartier du Lac.

La choix du financement, comme celui de la localisation, est la conséquence immédiate du délai imposé par la candidature à l’Euro 2016 à la réflexion et à la concertation.

Très rapidement une enveloppe de 165 millions d’euros a donc été actée par les acteurs du projet. Le premier effet d’annonce répartissant cette somme entre le club des Girondins (100 millions d’euros), la ville de Bordeaux (15 puis 17 millions), la CUB (15 millions), la Région (15 millions) et l’Etat (20 millions, devenus 28 millions après l’attribution de l’Euro). Début 2010, le financement du Grand Stade apparaît donc ficelé. Toutes les collectivités locales s’investissent dans le projet à l’exception du Conseil Général qui reste sur la touche par la voix de son président Philippe Madrelle. Le chiffre des 165 millions d’euros est alors largement repris par les médias locaux ravis d’annoncer que Bordeaux se dotera d’un stade moderne pour un prix défiant alors toute concurrence (comparativement aux chiffres annoncés dans les autres villes candidates pour recevoir des matchs de l’Euro 2016).

Malheureusement, et on le comprend rapidement, ce chiffre alléchant est l’arbre qui cache une forêt de dépenses plus conséquentes que personne – défenseurs et opposants au projet – ne peut alors réellement estimer. En effet, le mode de financement choisi est celui du partenariat public-privé (PPP) et ses modalités sont loin d’être limpides.

Ce choix signifie que le financement et la construction (la maîtrise d’oeuvre) du Stade Bordeaux-Atlantique seront confiés par la puissance publique à l’un des grands groupes de BTP candidat (Vinci, Eiffage ou Bouygues) qui en échange deviendra propriétaire du stade et le gérera pendant X années via l’une de ses filiales.

Les 165 millions d’euros deviennent donc un apport de base garanti par le club (qui payera 20 millions puis 80 millions sous forme d’un loyer de 3,85 millions d’€ par an) et les collectivités au géant du BTP qui remportera l’appel d’offre lancé par la mairie. Par cet appel d’offre, la municipalité établit un cahier des charges censé fixer les coûts à venir, les attentes architecturales (43 500 places, tribunes abritées, etc.), l’insertion urbaine et paysagère ou encore les demandes des supporters (une tribune d’un seul tenant pour les ultras). Une fois le choix de l’équipe municipale fait, le public passe la main au privé dans le cadre du contrat de PPP. En Juillet 2010, le groupement Vinci-Fayat et les « architectes-recycleurs de projet» Herzog et De Meuron(3) sont choisis pour construire le nouveau stade via ce PPP.

Ce mode de financement contesté a l’avantage pour la municipalité de soulager ses futurs budgets  d’un investissement lourd tout en lui évitant de grever sa dette (4). Dans un contexte de crise où les finances publiques sont à la peine, la limitation de la dette n’a pas de prix. Pourtant, dans les faits, le Grand Stade construit par le privé reviendra plus cher que si il l’avait été par la maîtrise d’oeuvre publique. Car en effet, si le Palais Rohan évite un investissement massif et un alourdissement de sa dette, il s’engage en contrepartie à payer sur 30 ans un loyer (une « redevance ») remboursant les coûts de construction à la future société gestionnaire du Grand Stade.

Cet étalement des créances dans le temps induit le paiement d’intérêts à Vinci qui feront indubitablement grimper le coût final de l’équipement.Surtout, pendant 30 ans, la mairie n’aura pas de réel droit de regard sur l’utilisation du stade que la société de gestion tentera de rentabiliser en organisant des événements à probable « haute valeur culturelle » (cf. la programmation du Stade de France).

Revers de la médaille donc, un faible droit de regard sur le devenir et l’utilisation de l’équipement et surtout une absence de réel contrôle des coûts de construction. Car si la municipalité semble, via le contrat de PPP, s’être mise à l’abri d’éventuels surcoûts à la construction, elle ne pourra en revanche rien faire si l’état et l’entretien de l’équipement sont défaillants après 30 ans (cf. la réception désastreuse de l’hôpital sud-francilien construit en PPP par Eiffage).

Au final, la ville de Bordeaux devra donc payer une redevance de 3,58 millions d’euros par an à la société gestionnaire du stade à laquelle s’ajoute les 17 millions d’euros de départ et la location du terrain pour un total d’environ 125 millions d’euros repartis sur 30 ans mais à la seule charge des contribuables bordelais. Une estimation quelque peu éloignée des 17 millions initialement annoncés … une estimation qui ne sera évoquée dans la bouche du maire et par les médias locaux qu’à la suite de l’offensive de l’opposition municipale.

Contre-performance citoyenne et match politique

Le montage financier mis en place pour réaliser le stade Bordeaux-Atlantique apparaît donc comme relativement opaque pour le citoyen bordelais lambda qui n’aura été consulté à aucun moment sur sa localisation et son mode de financement. Pourquoi s’embarrasser ? Il fallait aller vite et le consensus citoyen semblait acquis dans la courte période (2008-2010) d’optimisme marine et blanc.

Mais la retombée vertigineuse des Girondins dans l’anonymat sportif s’accompagne dès l’été 2010 d’un relatif désintérêt du public pour un projet largement associé, pour le grand public, à la réussite sportive du club local. La vidéo de présentation kitchissime du stade par Vinci n’y changera pas grand chose :

http://www.dailymotion.com/embed/video/xjxeyp
Envie de stade ? Le nouveau stade de Bordeaux par villedebordeaux

Le citoyen considère-t-il le projet comme acquis ou au contraire s’y désintéresse-t-il ? Il faut dire que rien n’aura été fait pour provoquer un débat citoyen constructif (5).

Faisant office de concertation, l’exposition du dossier de la maquette du Grand Stade et de ses plans n’aura pas contribué à clarifier le projet. En attestent les 431 observations recueillies sur le registre « d’observations ». Pire, la réunion de présentation publique du projet en présence de M. Juppé et du président des Girondins M. Triaud aura réuni une cinquantaine de personnes malgré les 1600 invitations envoyés. Ou comment décrédibiliser encore plus ce simili de concertation citoyenne. Malgré ce désaveu, le contrat de partenariat pour la construction du stade est tout de même approuvé le 24 Octobre en conseil municipal.

Le manque criant de lieux d’expression autour de ce projet a malgré tout été compensé par une opposition politique devenue depuis janvier 2010 de plus en plus tenace et remettant en cause la manière expéditive avec laquelle le projet a été entériné. Face à l’absence de contestation citoyenne en période de victoire et l’apathie générale en période de défaites, les élus d’opposition (en particulier le vert Pierre Hurmic et le socialiste Matthieu Rouveyre) sont montés au créneau pour dénoncer les zones d’ombre du projet. En parallèle, l’association Trans’Cub dans un document confus (6) pointe du doigt ce qui serait le coût réel du stade pour la collectivité, soit 281 millions d’euros (comprenant le paiement d’intérêts, le remboursement de taxes à la société de gestion et autres pourcentages annexes).

Cette interprétation du plan de financement du PPP, que M. Juppé a immédiatement contesté, illustre à merveille la complexité de ce type de partenariat mais aussi la difficulté à déterminer le coût réel de ces gros projets d’équipement. Il ne manque plus qu’à couper la poire en deux et à souhaiter que ce projet ne devienne pas le gouffre budgétaire annoncé par Trans’Cub.

Si le match politique est lancé (un recours au tribunal administratif a été déposé fin Décembre 2011 par M. Rouveyre), le commun des citoyens reste lui hors-jeu. Incapable de s’emparer du débat, faute d’un lieu de débat et d’explication autre que la fonction « réagir » sur le site de Sud-Ouest. La ferveur générée par les bons résultats n’est plus là pour combler le vide entre enthousiasme passager et intérêt citoyen. Or ce vide n’a pas su être comblé par la puissance publique, la faute à cette concertation qui n’aura eu de concertation que le nom.

Au final, beaucoup rétorqueront qu’il ne s’agit là  « que » d’un stade, qu’il est au final nécessaire de posséder ce type d’équipements dans une ville ambitieuse comme Bordeaux. Sur la forme, la vétusté de Chaban-Delmas, l’opportunité d’un stade moderne faisant office d’icône architecturale, l’utilisation de ce projet comme un moteur de l’économie locale ou la perspective des retombées alléchantes de l’Euro 2016 plaideront en faveur des enthousiastes.

Mais, dans le fond c’est la question de la fabrication, de l’évolution de la ville, notre ville, qui est ici sous-jacente. On se rend compte alors qu’à une époque où l’on incite à plus de concertation citoyenne, à plus de clarté, ce projet majeur de l’agglomération demeure obscur.

Plutôt que de tomber dans la critique facile des dérives du « foot-buisness » et sa course au grand et clinquant, on préfèrera ici pointer cette manière confuse de faire la ville où acteurs privés (Girondins, M6, Vinci) et publics (collectivités) opèrent à un mélange des genres biaisant la démocratie locale en favorisant l’exploitation d’une ferveur passagère plutôt qu’en cherchant une vraie légitimation citoyenne.

Il n’est pas sûr que l’opinion publique tombe complétement dans le panneau. Les avis restent partagés et les aléas du PPP sont autant de pièges qui ne manqueront pas de se retourner sur nos hommes politiques. A ce moment là, personne ne pourra dire qu’on nous avait prévenu.

Aussi, Messieurs les édiles, à l’avenir, évitez donc de prendre la capacité d’expression et de compréhension du bordelais pour celle d’un joueur de foot. La tactique est risquée et même si beaucoup souhaitent assister dans ce nouveau stade à de nouvelles victoires girondines cela pourrait aussi finir en défaite à cause d’un regrettable but contre son camp.

Camille Blosse

(1) http://envi2bio.com/2011/04/18/ginko-le-premier-ne-des-eco-quartiers-bordelais/
Le site officiel (attention à l’overdose de vert): http://www.ecoquartier-ginko.fr/

(2) http://www.sudouest.fr/2011/04/01/au-stade-des-arbitrages-359354-789.php

(3) Ce projet de stade avait déjà été soumis en 2008 au club de Portsmouth en Angleterre qui envisageait de créer une nouvelle enceinte incluse dans un vaste projet de réhabilitation du front de mer de la ville. La proposition bordelaise est sensiblement la même sauf que la forêt de piliers invoque désormais par un joli tour de passe-passe la pinède locale. http://metexisbs.wordpress.com/2008/07/08/portsmouth-fc-stadium-by-herzog-de-meuron/

(4) http://www.lemonde.fr/economie/article/2012/01/09/les-mauvaises-affaires-des-partenariats-public-prive_1627238_3234.html

(5) Il sera par exemple décidé en conseil municipal la non-convocation de la commission de débat public censé « favoriser la démocratisation des enquêtes publiques et la protection de l’environnement ». La peur du recours certainement … Sur le rôle de la commission de débat public : http://www.debatpublic.fr/debat-public/principes.html

(6) http://transcub.over-blog.com/

Comments
4 Responses to “Petites manoeuvres pour un Grand Stade : la capacité de compréhension du bordelais n’est pas celle d’un joueur de foot”
  1. Ooo_ dit :

    Bonjour,

    j’arrive un peu en retard, mais un grand bravo pour cet article, qui rend bien compte de la complexité du montage financier, loins des excitations pro ou anti-foot. Bon boulot.

  2. Anonyme dit :

    à vous lire, Vinci toucherait une double redevance de 3,58 millions d’euros respectivement payée par le club et la mairie. il me semblait qu’il ne devait y avoir qu’une seule redevance payée par le club (d’où son apport aux alentours de 100 millions), la mairie ne subventionnant la construction qu’à hauteur de 17 millions.

  3. 2 ou 3 articles dans la même veine sur le Blog Bordelais …

    http://www.blogbordelais.com/category/grand-stade/

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