Marionnette érotique, doudounes oranges, Olive catalane, éphèbes dans le plus simple appareil et seppuku christique : une soirée au festival 30’’30’ édition 2011

Lancé il y a maintenant 9 ans par le metteur en scène et directeur artistique Jean-Luc Terrade, reconnu pour son exigence et ses partis pris, le festival 30’’30’ donne le coup d’envoi des manifestations hivernales dédiées aux arts vivants.

Le concept est simple et à la fois stimulant : proposer des spectacles de toutes disciplines sous le format du court, jusque-là plus pratiqué dans les arcanes cinématographiques que sur les plateaux. Ce qu’il est donné à voir, entendre et ressentir n’est ni une adaptation de formats longs ou des teasers mais bien des spectacles à part entière – même si certains artistes poursuivent l’aventure au-delà de cette carte blanche pour étirer leurs propositions vers des formats plus traditionnels.
Autre point séduisant : la possibilité de parcourir sur une même soirée des univers différents, comme un bon repas avec apéritifs, entrées variées, plat de résistance ET dessert. A travers 30’’30’, Terrade défend une notion de plus en plus en vue dans le monde du spectacle : ne plus « consommer » des œuvres à l’unité mais inscrire son regard dans un parcours. Une initiative plus que louable dans un secteur de plus en plus concurrentiel.

En ce samedi 14 janvier 2012, c’est le TNT-Manufacture de Chaussures qui ouvre ses recoins et espaces au Festival du Court. On y croise du beau monde, mais aussi, et c’est salutaire, un public anonyme venu plutôt nombreux pour une soirée mêlant strip-tease de marionnette, chant lyrique en doudoune, concert à la sauce catalane, éphèbes sur promontoires et danse un rien sanguinolente.

Ainsi, la compagnie bordelaise Moukha inaugure la soirée avec une proposition marionnettique pour adultes. Leur précédent spectacle, Rouge Chaperon, ramenait le Petit Chaperon Rouge à son origine – un conte pas sage, émaillé de fulgurances écarlates. Avec Horipeaux, elles approfondissent un univers prometteur fait de récup’, qui fleure bon le grenier avec ses longs manteaux poussiéreux, son cadre de scène sorti d’une fête foraine d’antan… Un parfum de décadence et de cabaret gothique se dégage de cette performance où les corps exhibés sont défigurés ou monstrueux. C’est de ces difformités rendues esthétiques que naît une beauté certaine, dans un strip-tease morcelé, jusqu’à dévoiler les organes internes… Dignes héritiaires du Freaks de Tod Browning, les artistes de Moukha signent un entresort troublant.

Suite de la balade avec Les Johns de la compagnie Eclats. Le public fait corps autour de la scène où s’ébattent deux danseurs en doudoune orange. Esthétiquement flashy mais très efficace. Gilles Baron (plus connu ici pour son cirque singulier) s’entrelace avec un chanteur lyrique dans un ballet tout à la fois lent et grâcieux – l’union du corps élastique et du chant liturgique. Cinq petites minutes de bonheur qui se closent par le fracas d’un corps lancé sur un empilement de cubes. Un aller express de la douceur à la destruction.

Dans la nef du TNT archi-comble, la franco-catalane Jur et ses acolytes de la Cridacompany donnent un concert plaisant et malpoli. Grande fille osseuse, Jur joue de son physique qui rappelle l’Olive de Popeye comme un contrepoint humoristique à la solennité de son chant aux multiples registres, de Luz de Casal à Patti Smith. Rengaines entraînantes, chansons mélancoliques, comptines… On apprécie l’aisance avec laquelle la demoiselle passe d’une énergie à une autre sans jamais lasser un public très réceptif. Sans doute la proposition la plus consensuelle de la soirée, mais ici c’est tout sauf un reproche.

Passage par le bar où les danseurs en formation de la compagnie de danse urbaine Rêvolution proposent des pièces courtes en semi-improvisation, en fil rouge de la soirée. Un peu compliquées à regarder à cause de la densité de spectateurs, on saisit ici ou là des bribes de chorégraphie, des jeux avec le mobilier ou avec le public. Exercice pas forcément facile pour ces futurs interprètes de se confronter aux regards dans cette configuration où la scène prend des limites symboliques. Ils semblent y prendre du plaisir. Du coup, nous aussi.

Avec la soirée qui avance, les propositions se font plus radicales. Ainsi en va-t-il de David, objet le plus curieux de ce parcours. Lorsque le rideau de scène s’ouvre dans la nef, trois appolons totalement nus montés sur des socles noirs s’offrent sans complaisance aux regards. Le programme remis au guichet promet une « performance sur l’immobilité » de 35 minutes… Alors on comprend très vite qu’à priori rien ne va se passer et que ça risque d’être long, 35 minutes à fixer des pectoraux et des pénis. Et pourtant, ces natures mortes-vivantes scotchent l’œil, on se prend au jeu de l’attente (même si parfois on relâche un peu pour faire mentalement une liste de courses pour la semaine). Dans la position de David attendant la confrontation avec Goliath, les statues de chair bougent imperceptiblement, tout comme la lumière qui les nimbe. Un fond sonore, magma de musique contemporaine et de bruits de bataille, nous maintient dans une tension diffuse, à mi-chemin entre celle générée par l’ennui profond et l’attente interminable d’une rupture, d’un sens à cet anti-spectacle. Et soudain c’est le drame ! L’un des interprètes craque, se met à hurler, et la salle, lourde d’une trentaine de minutes extatiques, sursaute comme un seul homme. On croirait sortir d’une hypnose. Exténué par son immobilité, électrique, l’appolon descend de son piédestal et se replace au centre du triptyque. Incapable de se figer à nouveau, il est pris d’un rire nerveux contagieux qui se propage à l’audience. Tout ça pour ça ? Oui, mais il est indéniable que la performance atteint son but : nous interroger sur notre position de spectateur (est-ce le simple fait d’être assis face à une scène ?), notre libre arbitre (dois-je m’imposer cette longue attente par convention ?) et sur la nécessité de la quête de sens. Ici, elle est vaine. David ne cherche pas à nous faire réfléchir mais à nous faire ressentir – ennui, énervement, surprise. Et sur ce plan-là, la pièce atteint son objectif. Encore faut-il aimer se faire balader ou être prêt à un trip hautement contemplatif.

Suite et fin avec Geysha, performance chorégraphique d’un artiste cubain. Fortement christique, cette conclusion du parcours est aussi celle qui provoque le plus. Dans une esthétique superbe, l’interprète se livre à un rituel d’automutilation. Le doute plane sur le sabre qu’il manipule : tranchant comme un rasoir ou simple artifice ? Suspense lorsqu’il fait mine de vouloir s’émasculer… Et soulagement lorsqu’il se contente de se trancher les cheveux. Le public est dubitatif, l’atmosphère violente et sacrificielle. Un dessert au choix exotique ou repoussant.

Voilà un florilège de ce que peut être une soirée bien remplie du festival 30’’30’ : des mets artistiques variés, des curiosités, de l’audace, du plaisir. Et ce n’était que le début…

Xavier Quéron

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