Fabrique Pola et pouvoirs locaux : ils s’étaient dits rendez-vous dans deux ans

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Mars 2012 : Malgré une nouvelle discussion à l’ordre du jour avec les quatre grands partenaires institutionnels (DRAC, CG, CR, Ville), rien de neuf ! Le bail précaire (légèrement rallongé) prend fin en avril, les visites des architectes se multiplient, ils préparent la destruction des trois quarts des locaux pour les remplacer par des gros ensembles résidentiels.

La fabrique Pola présentée par Laura Pargade sur TV7 : http://www.mytv7.net/video/716991fe802s.html


Le 14 septembre 2009, Alain Juppé inaugurait en grande pompe un nouveau lieu culturel à Bordeaux, la Fabrique Pola. Cette inauguration laissait présager d’un bel optimisme quant au soutien aux arts plastiques et visuels sur le territoire local.

Faisant suite aux conclusions tirées de la campagne de candidature pour l’obtention de la dignité de capitale européenne de la culture 2013, le tour de table institutionnel, mairie de Bordeaux en tête, avait accordé aux membres de la Fédération Pola ce qu’ils réclamaient depuis l’an 2000 : un espace physique dans l’urbain. Ils donnaient une fin de recevoir aux entêtés créatifs et à leurs revendications quant au caractère essentiel d’un lieu spécifique pour leur initiative collective. Le politique affichait publiquement un appui sans faille à ce milieu artistique en besoin.

La Fédération Pola était née 9 ans auparavant, à la suite d’un tollé de ce « milieu » : un malentendu total entre l’institution municipale – détentrice du pouvoir en matière de soutien aux arts – et la scène émergente des années 90. À la suite de la chasse aux sorcières de début de règne juppéiste, le CAPC changeait de direction, l’équipe municipale voyait apparaître de nouveaux noms à son organigramme culturel, le festival Sigma était démantelé. Les artistes professionnels et les structures qui débarquaient au cœur de ce marasme politique teinté de rationalisation des budgets culturels se retrouvaient dès lors comme des dindons de la farce, au mauvais endroit au mauvais moment. Le service culturel de la ville veillait de fait à leur proposer ce qui lui semblait alors comme une manifestation apte à leur permettre de présenter leurs productions et, pourquoi pas, les vendre : un marché de la création, tous les premiers dimanches du mois, sur les quais face aux Quinconces.

Dindons de la farce, unissez-vous !

Il ne fallait pas longtemps pour qu’une réaction en forme de lettre commune fût transmise aux services de celui-ci, lettre exprimant toute l’incompréhension et le sentiment de décalage total entre les réalités vécues d’individus et de collectifs aux besoins simples – un toit, une aide minime pour travailler – et le tout nouveau establishment du Palais Rohan. Comment des œuvres d’artistes professionnels, pour certaines performées live, pouvaient-elles être considérées au même niveau que des aquarelles de fond de grenier ? Comment des travaux en lien avec les recherches locales les plus avancées en matière d’art contemporain se retrouvaient-ils aussi sous-estimés par les représentants politiques, ces individus si fondamentaux pour le bien-être des arts du modèle jacobin franchouillard ? Enfin, face à cet état de fait désastreux, comment s’organiser afin de survivre par des moyens propres ?

Très rapidement, la lettre commune se métamorphose en un ensemble homogène, soudé autour de référentiels novateurs pour la politique bordelaise, mais pourtant déjà reconnus dans d’autres municipalités concurrentes : mutualisations matérielles et immatérielles, appréhension de l’artiste comme partie prenante d’un écosystème dans lequel son rôle est équivalent à d’autres formes de professionalités, conscience de la refonte urbaine et de la place que peut prendre la création et la créativité dans les zones les plus « mutantes », expression de formes de solidarités responsables et soutenables économiquement… En 2000 à Bordeaux, la mobilisation épidermique des laissés-pour-compte du secteur artistique s’installe dans l’espace public.

Jusqu’en 2007, la reconnaissance institutionnelle est refusée de façon régulière. A ce jeu des salles d’attentes, c’est le Conseil général de Gironde qui ouvre la porte le premier. Si Pola a pu précocement faire partie des structures accompagnées par un dispositif départemental de soutien spécifique à la mutualisation des ressources, à partir de 2003 – dispositif soutenu par le Fonds Social Européen(1) – 2007 est l’année où lui est confié le marché public de la coordination des Rencontres Interprofessionnelles des Arts Plastiques. Ces « RIAP » de 2008 puis de 2009 sont les premières organisées sur le territoire girondin, territoire où la collectivité dédiée, en charge notamment de l’action sociale, s’est rendue compte à l’issue d’un livre blanc de 2005(2) de la situation de précarité extrême des « porteurs de projets artistiques », et spécifiquement des plasticiens.

De la reconnaissance opportuniste

L’on assiste alors à une forme de déclic opportuniste de la part des autres institutions politiques locales.

Le temps est à la remise à plat des fondements créatifs de l’agglomération, puisqu’au label patrimonial UNESCO, Bordeaux décide avec du retard d’adjoindre l’investiture continentale, et le titre de Capitale Européenne de la Culture 2013. Dans cette course au prestige, la ville est en retard par rapport à ses concurrentes comme Lyon ou Marseille. En retard, surtout, par rapport à la prospective incarnée dans les trames envisagées depuis longtemps par le collectif Pola.

Deux facteurs permettent ainsi à celui-ci de devenir, enfin, un membre à part entière des « ordres locaux négociés »(3) : le Conseil général ne peut rester le seul à reconnaître la légitimité de ces acteurs « émergents », et leurs idées ne sont pas si mauvaises que ça finalement. Ces idées concernent notamment la rive droite, et la transformation de la grande friche de la feue caserne du Maréchal Niel quai de Brazza en un vaste ensemble hétérogène de projets artistico-socio-urbanistiques.

Fin 2008, de fait, Pola se situe au centre des attentions. Le malentendu initial semble s’estomper, et l’image d’ « usine à gaz » qui semblait coller à la peau de l’initiative civile apparaît désormais comme faisant définitivement partie du passé. La mairie s’avère finalement encline à accéder aux revendications de la structure. La direction des affaires culturelles fait montre d’un intérêt inédit.

Ça tombe bien, car une autre initiative non publique commence à faire parler d’elle dans le paysage de ce que l’on nomme désormais haut et fort « l’économie créative » : le projet Darwin. Porté par des individus dynamiques, non pas issus du terreau des cultureux mais du monde de l’entreprise, le projet prend son nom en hommage à leur société, « Évolution », et confie à une section de l’espace de la Caserne en friche l’horizon d’innovation, associé à l’excellence environnementale et sociétale : une zone de mixité sociale, commerciale, de créativité et de création, d’innovation écologique ; une filiation parfaite avec les visions municipales pour le quartier, et des points d’achoppements pacifiques avec les opposants traditionnels ; l’opportunité pour Pola de collaborer avec des personnalités très proches de leurs sensibilités : un monde entrepreneurial à visage humain,  mais néanmoins ambitieux et déterminé à faire bouger les lignes, et de surcroît, des porteurs de projets de la même génération. Le politique, les médias et les acteurs de l’économie et de la spéculation locales affinent leurs connaissances sur le sujet.

Depuis un an, les individus de Darwin et Pola ont croisé les réflexions, échangé, discuté, projeté leurs envies. Fin 2008, les portes politiques s’ouvrent donc les unes après les autres. Et, alors que l’agglomération toute entière se cristallise sur le défi culturel européen, Pola et Darwin transmettent leurs idées au comité de candidature.

Bordeaux n’est pas retenue, la victoire n’est pas passée aussi loin que prévue, et leurs projections sont unanimement reconnues comme celles à ne pas perdre de vue, et même à concrétiser contre vents et marées. L’association « Bordeaux 2013 », qui a rassemblé pour la première fois les quatre grandes instances décisionnelles locales (ville, région, département, CUB) alloue ce qui reste du budget de la candidature à Richard Coconnier, son responsable et coordinateur, pour la réalisation d’une étude sur ce que l’on nomme enfin par leur nom : les « friches culturelles » ou « fabriques artistiques »(4), ainsi que sur les tenants et aboutissants d’une politique volontariste en faveur de leur développement.

De fait, lors du dernier trimestre 2008, le mouvement s’est accéléré.

Bye précaire

Les décideurs de tous bords et institutions s’entendent, d’une part, sur la nécessité de forger une réflexion autour de cette association de deux projets de structures, et d’autre part, la mairie avance sur celle d’éviter à Pola de déménager ou de squatter à droite à gauche dans la ville. Un accord prend forme et Pola reçoit en décembre 2008 l’assurance de la constitution d’un bail précaire(5) contracté avec la municipalité, pour occuper pendant un certain laps de temps les anciens locaux de la société de transport CITRAM à Bacalan. En mars 2009, après deux mois de travaux de rénovation et mises aux normes du lieu, le déménagement de locaux vétustes du centre-ville débute au sein du vaste terminal de la Citram. Mais Pola, son partenaire Darwin, ainsi que le feu vert institutionnel, se projettent ailleurs.

La presse va commencer à s’y intéresser et, même, à avancer les perspectives à long terme qui semblent enfin de concrétiser. Le magazine Spirit de mai 2009 dresse le portrait de ce « cluster » d’un nouveau genre, en gestation de l’autre côté de la Garonne. Dans une double page consacrée en grande partie à Darwin, l’on trouve un encadré titré « Pola attend son heure »(6) :

« Si le volet 1 de Darwin est désormais scellé, reste à savoir ce qu’il adviendra du volet 2 du projet, qui envisage l’implantation d’une fabrique artistique dans les locaux en miroir de ceux qui seraient investis par les entreprises et les commerces. En effet, Évolution n’a pas les moyens d’acquérir cette seconde emprise foncière : « il faudrait que les collectivités se prononcent sur la place que pourrait prendre la culture dans les 20000m² des magasins généraux que nous n’investissons pas à titre privés » ».

La suite de l’article souligne la faisabilité du projet, cadrant avec les éligibilités en terme d’aides financières européennes (par le FEDER), le budget estimé entre 6 et 8 millions, et surtout l’optimisme affiché par les membres de Pola, qui voient dans l’acte d’acquisition du foncier par la CUB le signe qu’ « ils ne peuvent plus reculer ». La conclusion de l’encart prend rendez-vous avec 2011, l’achèvement de Darwin et la fin du bail précaire à Bacalan pour Pola. Entre-temps, une ZAC(7) a été créée le 10 juillet 2009(8) sur la zone Bastide-Niel, donnant logiquement lieu à la prospective efficiente.

Retour vers le futur

Alors donc, en septembre 2009, les célébrations de l’inauguration de ce bail précaire font l’objet d’un discours grandiloquent du premier magistrat de la ville, et de nombreuses communications médiatiques(9). Les projets de productions, résidences, mutualisations, actions sociales de la toute fringante Fabrique Pola peuvent commencer à réellement prospérer. Si Marseille avait sa Belle de Mai, Toulouse son Mix’Art Myris, Lille ses Maisons Folies, Bordeaux tient également, enfin, son entité-signal de l’intégration des arts visuels et urbains.

2011 est passée, nous voilà en 2012. Qu’en est-il du bel optimisme quant aux promesses de pérennisation rive droite ?

Le statu quo est à l’ordre du jour. Deux ans et demie après son ouverture, la Fabrique Pola n’a aucune garantie sur son avenir. Le bail avec la mairie de Bordeaux arrive à terme. L’association Bordeaux 2013 a périclité. Le rapport de Richard Coconnier est dans les cartons, bien que celui-ci se retrouve en mission « urbanités-cultures » au sein de l’institution intercommunale. Malgré ses préconisations, aucune fabrique artistique n’est actée dans l’espace de la Caserne Niel. Un « projet pilote d’équipement culturel » est certes appelé des vœux de la mairie et de son urbaniste-star hollandais,  mais rien n’a avancé. Darwin seul a procédé au lancement de son chantier.

Les derniers rebondissements de cette « affaire » semblent se perdre dans les allers et retours de la correspondance entre les deux poids-lourds de la politique locale. Dans cette « attente cordiale », ce sont les associations, structures et artistes-membres ou résidents de Pola qui trinquent. Précaires encore et toujours, leur désillusion perdure. Comme le disait Dominique Ducassou, maire-adjoint à la culture, en réponse à l’intervention de l’opposition à propos des prolongements du deuxième Evento, lors du Conseil municipal du 24 octobre dernier : « le débat aura lieu ». Le temps presse pour les acteurs de terrain. Au regard des propositions énoncées au fil du temps par les uns et les autres, la Fabrique a élaboré des scenarii décrivant les avantages et inconvénients de chaque emplacement possible, tout en affirmant le refus de perdre les acquis si patiemment obtenus.

Aujourd’hui, ces scenarii envisageables sont entre les mains de ceux qui disposent du droit à suggérer les espaces vacants. Et, bien que figés dans un conditionnel insidieux, les membres de Pola affichent toujours leur optimisme envers une installation à Niel(10).

Toutefois, entre Euratlantique et Bastide-Niel, entre hésitations et retournements, la salle d’attente a pris des apparences de dédale encore plus kafkaïen pour les plasticiens et autres créatifs de la Fabrique(11). Entre immobilisme, attentisme ou calculs électoraux, Bordeaux ne semble toujours pas s’orienter vers les caractéristiques d’une capitale culturelle européenne.

Rendez-vous donc en 2013 !

PS : En écho à cet article, la lecture du prochain Arts Magazine est conseillée !

Émile Défaite

(1), Le dispositif « R .E.L.I.E.R. », « Relancer un Environnement Local pour l’Innovation et l’Emploi culturel en Réseau »: programme consacré à la coopération inter-associative.
(2) Gironde, l’emploi culturel : de la précarité à l’action. Premier état des lieux, livre blanc commandé et édité par le Conseil général de Gironde, 2005.
Cf. http://www.google.fr/url?sa=t&rct=j&q=livre%20blanc%20pr%C3%A9carit%C3%A9%20artiste%20gironde&source=web&cd=1&ved=0CDoQFjAA&url=http%3A%2F%2Fwww.gironde.fr%2Fcg33%2Fjcms%2Fc_38506%2Fgironde-lemploi-culturel-de-la-precarite-a-laction-premier-etat-des-lieux&ei=eFUQT8iRGoKw8QONlIz6Aw&usg=AFQjCNGFbzQrUmW6k850j7fN1KngaQLCbg&cad=rja
(3) Recompositions de l’action publique et pluralisme local, Guy Saez, 1999.
Cf. http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/coloc_0291-4700_1999_num_19_1_1324
(4) Termes liés à l’espace ainsi transformé, et, pour « fabrique » spécifiquement au germanisme Kulturfabrik, expression qui s’est imposée depuis les années 70 en Allemagne, moment de grande intervention artistique au sein des usines (« Fabrik ») désaffectées.
(5) Le bail précaire est une dérogation au bail commercial standard. Sa durée maximale est de deux ans. Ce bail ne donne droit à aucune indemnité d’éviction dans le cas ou le bailleur signifie son congé au locataire.
(6) Annabelle Georgen, Les grands singes, Spirit, mai 2009
(7) Zone d’Aménagement Concerté : la ZAC induit la préemption de la volonté publique au détriment des investissements privés. En bref, il s’agit d’une protection contre les aléas des négoces du marché de l’immobilier. Le politique se donne le temps de planifier l’urbanisme de l’endroit.
(8) http://participation.lacub.fr/concertation/grands-projets/bastide-niel/presentation+c2030
(9) À voir notamment, encore disponible, la chronique de tv7 du 22/09/2009 : http://www.dailymotion.com/video/xakq2d_fabrique-pola-tv7_creation
(10) http://www.sudouest.fr/2011/11/29/pola-la-caserne-niel-en-ligne-de-mire-566003-729.php
(11) Tout en poursuivant l’activité, Cf. par exemple http://ma-tvideo.france2.fr/video/iLyROoafrzQD.html

Comments
2 Responses to “Fabrique Pola et pouvoirs locaux : ils s’étaient dits rendez-vous dans deux ans”
  1. Lili-oto dit :

    Hum…Hum… Lili-oto croit que ceux qui même de bonne foi s’articulent dans la mécanique du pouvoir dans notre pays y perdent toujours leur âme, avec tout ce que j’ai vu de mes yeux depuis plus de 30 ans, Lyon, Paris, Bordeaux… (et j’ai bossé en 89-90 dans l’institution dans l’art contemporain et j’en suis parti en claquant la porte en envoyant chier Thierry Raspail!)… Je proposerais un nouveau projet pour la gestion de la création contemporaine tout art confondu et pour les artistes, danse, théâtre, littérature, arts plastiques, poésie, cinéma… Ainsi que pour les techniciens et artistes intermittents du spectacle après que les candidats montrent eux-même leur programme politique et surtout culturel (si il y en a un!)… Le projet que je vais proposé est dans mes valises depuis 2 ans. Quand à 2013 : Bordeaux n’avait aucune chance face à Marseille, je connaissais parfaitement le dossier de Marseille, je suis désolé et je ne veux sincèrement vexer personne mais le projet de Bordeaux était insuffisant et presque amateur… (PS: je ne parle même pas de mon expulsion bordelaise, une honte pour la classe politique bordelaise PS-UMP comme pour la précarité récurrente des artistes dans cette ville) lien lili-oto candidat virtuel sur un petit blog tout simple : http://election-presidentielle-2012.over-blog.com/ Bonne chance…

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