Grand Arena de Floirac « Chéri, samedi on va rive droite. On va s’acheter un canapé et on va voir Britney »

HéBritney

Bordeaux est une exception « culturelle », une vraie, et pour quelques temps encore. Depuis de longues années la ville ne figure pas sur la route des tournées des grandes stars internationales de la musique. Bien que Michel Sardou, Serge Lama et autres noms de la « variet’ » continuent à « mettre en valeur » l’acoustique douteuse de la vieille patinoire de Mériadeck, celle-ci ne permet plus (ou dans de mauvaises conditions) d’accueillir les concerts des squatteurs de hit-parades mondiaux. Conséquence dramatique : pas de Britney, Rihanna, Beyoncé, Adèle et compagnie sous nos cieux bordelais.

Impensable pour une agglomération ambitieuse ! Mise en retard dans la course à l’attractivité métropolitaine par cet état de fait, la communauté urbaine de Bordeaux a lancé dès 2007 une consultation pour se doter d’un équipement multi-fonctions visant à recevoir tout ce beau monde. En effet, au cœur des années 2000, l’agglomération affichait deux écueils principaux pour le positionnement dans la « bataille » des métropoles européennes : l’absence d’un grand équipement culturel, celle d’un grand équipement sportif et celle d’un musée à l’architecture symbolique (qui servira de centre culturel du vin). Ces vides seront tous comblés, et à priori avant 2015, ouf !

Concernant l’équipement culturel, le choix s’est d’abord orienté vers un Zénith, sorte d’équipement « franchisé » au cahier des charges exigeant (acoustique, nombre de place, modularité, etc.). Malheureusement, il en était exigé un investissement public conséquent que la CUB rechigne à réaliser … Mais coup de bol, au même moment, sentant la bonne affaire, la SAS Montecristo Développement (constituée de la société de promotion immobilière néerlandaise MAB et de la société de montage d’opérations Nouvelles Fonctions Urbaines) soumet à la CUB un projet d’Arena modulable de 15 000 places entièrement (ou presque) auto-financé (200 millions d’euros tout de même). Le timing est parfait, au même moment, Bordeaux est candidate pour devenir capitale culturelle européenne en 2013 et la perspective d’avoir un tel équipement fait partie du projet. Or le privé, on le sait, c’est l’assurance d’un travail bien fait, vite fait !

Seul petit bémol, pour financer la construction de l’équipement, Montecristo projette d’y accoler 30 000 m2 de surfaces commerciales. Dans une agglomération littéralement cernée par les centres-commerciaux et cherchant depuis peu à contenir cette profusion de commerces en périphérie, la proposition fait tâche. Il va également sans dire que le financement d’un équipement culturel, par la construction d’un centre-commercial, commence dès lors à questionner la valeur de l’adjectif « culturel ».

A l’époque cependant, c’est avant tout la question de la construction d’une nouvelle zone commerciale qui fait débat. Montecristo s’en sortira par une pirouette en proposant un centre-commercial dédié exclusivement à « la maison, l’équipement, le sport et les loisirs » (catégorie de commerces apparemment sous-representés à Bordeaux). En résumé, une zone commerciale normale mais sans supermarché. Suffisant pour que la commission départementale d’aménagement commercial approuve le projet en mai 2009.

Localisée idéalement en bord de Garonne sur le périmètre de la ZAC des Quais à Floirac, proche de la rocade et au débouché du futur pont Jean-Jacques Bosc, l’Arena et son centre-commercial s’imposent comme l’un des projets phares d’une rive-droite en pleine revitalisation (projet Darwin à la caserne Niel, salle du Rochel Palmer, fin du Grand Projet de Ville et du renouvellement urbain des hauts de Garonne, etc.). Les investisseurs ont donc à priori eu le nez creux.

Problème, deux ans après l’approbation du permis de construire les travaux n’ont toujours pas commencé. Pour donner le premier coup de pioche, Montecristo a besoin de trouver 40 % des futurs occupants de son centre-commercial, le Grand Arena Village. Or, dans un contexte de crise et après le désistement de plusieurs candidats, le seuil fatidique n’est toujours pas atteint. En l’attente des avances financières des futurs occupants, MAB se refuse à débloquer les fonds nécessaires à la construction. Heureusement que Marseille l’a emporté pour 2013.

Aux dernières nouvelles, les travaux devraient débuter au premier trimestre 2012. En attendant, il semblerait que les investisseurs peinent à remplir ce centre-commercial aux objectifs pourtant ambitieux sur le plan énergétique, commercial (enseignes exclusives sur l’agglomération, vague artificielle « flow rider » pour attirer le jeune chaland) et de l’intégration urbaine. Le « village » veut en effet être le futur « pôle d’animation » de la ZAC des Quais. Pour cela, 1500 m2 de surfaces commerciales sont réservés aux commerces de proximité. Pas sûr que cela suffise pour qu’une réelle « urbanité » naisse de l’accouplement d’un centre-commercial à l’ambition départementale avec un quartier construit ex-nihilo. Espérons néanmoins que les pouvoirs publics seront vigilants sur la qualité urbaine de l’ensemble à la réception du projet mais aussi dans les années qui suivront.

En revanche, il n’est pas évident que l’Arena participe à l’animation de ce futur quartier. La vocation métropolitaine, voire régionale, de l’offre « culturelle » d’un tel équipement va difficilement de pair avec la vie de quartier d’une ZAC de 950 logements. A aucun moment l’intégration au contexte local de la rive-droite n’est abordée, et si une référence est donnée, elle est régionale.

Le projet est effectivement ambitieux et veut toucher « le grand Sud-Ouest ». On nous annonce ainsi « 80 spectacles de dimension nationale, une vingtaine de spectacles pour plus de 7000 spectateurs et une vingtaine d’événements sportifs » par an, soit environ un événement tout les trois jours.

En terme de programmation, les auditeurs de NRJ ou RFM seront assurément ravis. C’est en tout cas ce qu’assurent les futures propriétaires de la salle. On compte parmi eux Gilbert Coullier – producteur des concerts de Garou, Céline Dion, Johnny Hallyday ou M.Pokora et des spectacles de Cauet, Timsit et Gerra, miam – associé à la société Fimalac (propriétaire d’équipements, dont la Patinoire, et producteur de spectacles) qui assureront la partie « française » de la programmation et seront propriétaires à 51% de l’équipement. La société Arena Events, propriétaire à hauteur de 20 %, s’est elle associée à Live Nation, mastodonte mondial de l’organisation de concerts (tourneur de Britney Spears, Sting, Madonna, George Michael, U2, Stones, etc.).

Cette association de grands noms du spectacle et la cadence annoncée des « shows » est assez représentative de « l’industrialisation » d’un secteur où les propriétaires de salle sont aussi producteurs de spectacles et inversement. Au final, une offre nivelée par les recettes espérées des spectacles et une homogénéisation « FM » de l’offre. Du bonheur pour nos oreilles et nos portes-monnaies.

L’Arena serait donc une machine à produire spectacles et événements sportifs et à engendrer des gros sous, posée sur la rive-droite à l’avantage de sa seule localisation. La caricature est facile, mais la réalité n’est pas si éloignée que ça. On peut affirmer qu’après tout, le projet est privé et que donc il ne concerne pas ou prou le citoyen-moyen de toute façon déjà ravi à l’idée de voir les vieux Rolling Stones à Bordeaux sans que ses impôts n’y participent (elle est pour toi Johnny).

Bien qu’on ne soit pas contre un concert de Jay-Z à Bordeaux, on peut aussi penser que si l’Arena ne prend pas appui sur le contexte local (comme le réussit fort bien le Rocher Palmer, de dimension plus appropriée), elle ne sera qu’un ovni urbain comme de nombreuses autres salles de ce type en France. Faute de travail en amont avec les acteurs locaux (associations, municipalités, voir écoles et clubs sportifs) l’équipement et le quartier qui l’accompagne pourraient finir étrangers à leur rive d’accueil.

Mais restons positifs, l’offre culturelle va s’étoffer, Bordeaux ne fera plus figure d’exception et sera bientôt au top, devenue une étape essentielle sur la route des idoles des jeunes (et moins jeunes). On pourra seulement regretter qu’une fois de plus, la ville se fait en fonction de ce qui lui manque plutôt qu’avec ce qu’elle possède. Autrement dit, sous les hospices des investisseurs privés, on préfère une saturation commerciale, un nouvel équipement et la culture formatée qui va avec pendant que les collectivités locales se retiennent poliment d’encourager et de faire prospérer le terreau associatif et culturel local. Dans cette période de course à l’attractivité on voit bien de quel côté penche la balance … ce qui n’empêche pas qu’en attendant Britney nous continuerons à suer dans les caves moisies et les petites salles de l’agglo. Reste à espérer que d’ici là, elles n’auront pas toutes disparues.

Camille Blosse

Comments
3 Responses to “Grand Arena de Floirac « Chéri, samedi on va rive droite. On va s’acheter un canapé et on va voir Britney »”
  1. Olivier dit :

    Parfait ton article. Je viens d’apprendre que j’ai financé fitch ratings en allant voir Ben Harper à la patinoire. J’adore

  2. Jofaby dit :

    Je viens de lire que le projet Arena « est ensablé »… La SAS Montechristo n’a pas trouvé preneur pour l’espace commercial…! donc projet reporté mais annulé. Plusieurs solutions existent mais il y a un risque de délocalisation de l’Arena. Seul le projet Euratlantique peut permettre à l’Arena de rester à Floirac et de revoir la fonctionnalité du Village commercial mais il faudrait sacrifier d’autres projets… Est ce que ça en vaut la chandelle?….. Moi je dis OUI! Car Bordeaux a besoin de cet équipement… Elle qui veut être une métropole européenne… et qui plus est, sur la rive droite!!

  3. goupixg6 dit :

    Si on peut avoir du Britney à la place du jazz manouche je dis banco.

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