Théâtre : de l’art de parler politique sans faire de grands discours

Crédit photo : Elisabeth Boisson

Crédit photo : Élisabeth Boisson

INOFFENSIF, un spectacle de la Martingale, de et par Jérôme Rouger et Patrick Ingueneau

En s’intéressant à la motivation du vote, Jérôme Rouger et son acolyte Patrick Ingueneau proposent un spectacle assez foutraque mais tout à fait réjouissant.

De Jérôme Rouger on connaissait l’appétit pour la tchatche, cette propension un peu égotiste à habiter le devant de la scène pour mieux tromper son monde. Qu’il défie avec bonheur les conventions théâtrales dans Furie ou qu’il nous plonge dans son adolescence deux-sèvrienne avec Je me souviens, le bonhomme arrive à captiver avec les sujets les plus anodins en convoquant l’intime et l’autodérision. De la case professeur (il a débuté sa carrière dans l’Education Nationale) au trublion des rues, l’artiste sait séduire son auditoire, l’amener là où il veut en lui faisant emprunter des chemins de traverse.

Avec Inoffensif, il s’attaque à un gros morceau (un tantinet casse-gueule): la politique (ou le politique, comme nous le rappelle le prologue, le terme-même est déjà sujet à débats). Jérôme Rouger s’interroge, et nous interroge, sur les motivations et les raisons de nos choix citoyens. Pourquoi ai-je plutôt une sensibilité de droite qu’une sensibilité de gauche, et vice-versa ? Pour écrire cette toute nouvelle pièce, l’artiste s’est livré à une véritable collecte sociologique au cours de treize « expériences » qui lui ont permis de côtoyer en immersion un échantillon « représentatif » de la population française : adolescents, élus, économistes, artistes, « petites gens »… Tous ont contribué, de près ou de loin, à la composition de cette pièce étonnante.

Ça commence comme un film muet, avec titrages décalés pour souligner l’action, et un Jérôme Rouger auquel on aurait coupé le sifflet, bientôt guidé par une voix off. Dieu ? Non, tout simplement une illustration maligne de ce que l’on appelle la « parole performative » portée aux nues par les analystes politiques. Dire et faire sont à peu près « raccord », mais l’attention du spectateur est vite détournée de sa raison d’être là (le comédien en représentation) vers une voix invisible, envahissante et dirigiste qui manipule le loufiat comme une marionnette.

Lorsque Rouger prend le contrôle de la parole (et du spectacle), c’est pour s’apercevoir que manque à l’appel son acolyte Patrick Ingueneau, qui a décidé de ne pas suivre les directives du metteur en scène… Tout le spectacle se construit sur cette dynamique du contrepied, du pas de côté. Jérôme Rouger est de tous les rôles – lui, lui-même, lui-même en metteur en scène, lui en Jean-Louis, lui en économiste jésuite, lui en porte-parole ministériel…
L’enjeu est de taille : comme un programme électoral ou une cote de popularité, il faut que le spectacle plaise. Un duo de journalistes loufoques s’en mêle pour commenter le taux de satisfaction des spectateurs (le plus haut depuis les pièces de Molière), quitte à faire parler les chiffres de manière discutable.

Finalement, Jérôme Rouger a choisi d’incarner a minima les personnages qu’il a croisés lors des expériences, pour mieux mettre en évidence les étranges ressemblances entre les us et coutumes de la politique et du théâtre : autoritarisme, recherche de légitimité, coups de gueules et coups d’éclats, manipulations diverses, illusionisme de haut vol. En jouant de la mise en abyme, les artistes réalisent le tour de force de nous parler de politique sans avoir l’air d’y toucher – car comme le rappelle le metteur en scène (forcément tyrannique), « la politique c’est chiant », les gens ne vont pas au théâtre pour en entendre parler ».

D’aucuns diront que le sujet promis n’est qu’effleuré – notamment à travers les propos édifiants de banquiers et de hauts fonctionnaires rapportés par un économiste indépendant – mais c’est dans cet écart que réside la force d’Inoffensif. Plutôt qu’un réquisitoire qui enfonce des portes ouvertes, le spectacle est une variation sur la manière de traiter la question par le détournement. Comme, par exemple, le mutisme coupable de ce pianiste qui préfèrerait être ailleurs que sur une scène pour faire la révolution et défier l’establishment autrement qu’à travers sa profession d’artiste. Comme, par exemple, l’exercice de la démocratie au sein d’une compagnie théâtrale et les différends entre les protagonistes pour savoir qui décide. Comme, par exemple, cette intervention télévisée (avec énarque interchangeable) si creuse dans le fond qu’on ne sait plus de quoi elle parle, si ce n’est de performance et de confiance.

Et puis, il y a cette ouverture musicale, improbable bootleg entre le Show must go on de Queen et Désenchantée de Mylène Farmer où chacun des interprètes entend « brouiller » l’autre. C’est dans ce jeu permanent entre constats accablés, envolées comiques et interludes poétiques qu’Inoffensif trouve un équilibre joyeusement foutraque mais éminemment plaisant.

Le 10 février 2012 au Carré-Les Colonnes (Blanquefort)
Prochaines dates

Xavier Quéron

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