Libertés et religions (4) – Ce Dieu qui s’est fait homme…

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Par Marine Crubilé et Pierre Cabrol, à retrouver sur http://cerac33.wordpress.com/

L’année 2011 aura, notamment, été marquée par les agissements de groupuscules religieux criant au blasphème contre certaines œuvres d’art usant de l’image du Christ[1]. C’est plus précisément l’association de cette image à des excréments ou fluides corporels qui a fait scandale, ce qui a, entre autres, suscité  l’agression de l’œuvre Immersion Piss Christ[2] d’Andres Serrano et généré de multiples manifestations contre la pièce de théâtre de Romeo Castellucci, Sur le concept du visage du fils de Dieu, ainsi qu’à l’encontre de celle de Rodrigo Garcia, Golgotha Picnic. Le soufflé médiatique, alimenté si ce n’est suscité par un petit noyau d’activistes partisans de la doctrine sociale de l’Eglise[3], est retombé aussi vite qu’il était monté[4]. Ce retour au calme bienvenu ouvre la voie à une réflexion dépassionnée sur le rapport entre l’image du Christ et les déjections et fluides corporels.

Scandale, sacrilège, blasphème, …

… sont les maîtres mots des personnes qui s’offusquent aujourd’hui de retrouver des images du Christ associées à des fluides corporels ou déjections. La représentation d’excréments ou d’individus ou d’animaux déféquant ou urinant n’est pourtant pas nouvelle pour les artistes. Elle est fréquente, par exemple, dans les Bamboccianti[5] du dix-septième siècle auxquelles s’exerça Claude Le Lorrain. Loin de susciter l’ire du spectateur, elle prête ordinairement à rire. C’est ce qui explique, par exemple, à la charnière du dix-huitième et du dix-neuvième siècle, l’extraordinaire succès de la gravure de Carle Vernet, Les joueurs de boules, qui tourne en dérision un joueur s’apprêtant à lancer, par la représentation, à quelques pas de celui-ci, d’un chien déféquant, crispé par l’effort dans une posture quasi-similaire à la sienne. L’association de l’acte, ou de ses produits, au fait religieux a elle aussi été utilisée de longue date, par exemple, pour manifester de façon imagée le triomphe du catholicisme sur le paganisme[6]. En témoignent, par exemple, des croquis du Guerchin, ainsi qu’un dessin « d’Agostino (ou peut-être même d’Annibal) Carrache représentant un putto déféquant sur un autel antique[7] ».

Il se pourrait même que l’attention portée à la défécation soit aussi ancienne que l’art lui-même. Il est possible de l’inférer de la découverte qui a permis d’apporter la preuve de l’ancienneté de l’art préhistorique. Il s’agit de la trouvaille effectuée par Lartet, en 1864, sur le site de La Madeleine en Dordogne (24), d’une gravure de Mammouth sur ivoire[8]. L’artiste y avait non seulement figuré la bosse et les défenses de l’animal, mais aussi plusieurs détails anatomiques dont l’existence était connue depuis moins d’un siècle[9], soit la petitesse de ses oreilles et le fait qu’il possédait une toison laineuse et un clapet anal[10]. La présence de ce dernier détail fait sens dans la perspective qui est la notre. Si l’animal avait été correctement représenté d’un point de vue anatomique[11], son clapet anal n’aurait pas dû être visible, la taille de celui-ci étant trop petite par rapport à celle du reste du corps. Le fait de l’avoir représenté témoigne en conséquence d’une volonté de l’artiste d’hypertrophier cette partie du corps de l’animal, soit pour lui marquer une attention particulière, soit pour insister sur sa fonction. Ce choix renvoie à l’ancienneté de l’intérêt, sinon de la fascination, de l’homme pour l’accomplissement de cet acte particulier qu’est la défécation.

Si l’ancienneté de l’intérêt de l’homme pour la défécation est avérée, la représentation de celle-ci, ainsi que celle de son produit, ou de divers fluides corporels, présente la particularité d’avoir été très présente dans l’art de la seconde moitié du vingtième siècle. Les prémices de ce regain d’intérêt sont à rechercher, dès l’année 1961, dans les Merda d’artista de Piero Manzoni, soit 90 boîtes de conserve signées et numérotées, closes par sertissage et censées contenir 30 grammes des excréments de l’artiste. Il faut également citer, comme ayant été particulièrement remarquées, Manipulating Mass-Produced Idealized Objects de Mike Kelley, performance réalisée en 1990 et consistant en le fait de déféquer sur des peluches ; Cloaca, installation créée en 2000 par Wim Delvoye, qui reproduit la digestion de l’être humain, de l’ingestion des aliments à la défécation ; ou encore de Paul McCarthy, en 2002, Shit Plug, consistant dans le remplissage de bouteilles en verre en forme de « plug » avec un mélange d’huile pour bébé et de granules provenant de la transformation de dix tonnes d’excréments humains[12], ainsi que, en 2007, Complex Shit, ballon gonflable censé avoir l’apparence d’excréments de grande taille. Les artistes contemporains s’en prenant à la religion catholique sont également légions et des plus imaginatifs, de Cosimo Cavalaro projetant de faire fondre un crucifix en chocolat durant la semaine de Pâques[13] à Maurizio Cattelan écrasant la représentation en cire du pape Jean-Paul II sous une météorite, etc.

Qu’en est-il de l’association entre symboles religieux catholiques et déjections ou fluides corporels ?

La réponse est susceptible de plusieurs déclinaisons. Discrète chez certains, elle se fait ostensible, sinon ostentatoire, chez d’autres. Pour Gilbert et Georges, par exemple, elle est une sorte d’arrière plan, d’autant plus présente sans doute qu’elle n’est pas expressément revendiquée. Avec les Naked Shit Pictures de 1995, photomontages de grandes tailles aux thèmes associant la nudité des artistes à des excréments et fluides corporels divers, elle ne se manifeste que par la découpe de l’œuvre en carreaux cernés de noir évoquent les vitraux des édifices religieux. Dans les New Testamental Pictures, utilisant les larmes, la sueur, le sang et les excréments des deux artistes, elle s’inscrit dans un parallèle avec le christianisme qui ne se devine qu’au nom de l’œuvre. A rebours de cette discrétion, dans Messe pour un corps, performance de 1969 réalisée à la galerie Templon à Paris, Michel Journiac, ostensiblement habillé en prêtre, avait célébré une fausse messe en latin, avant de servir aux spectateurs, au moment de l’eucharistie, du boudin préparé avec son propre sang. Du sang du Christ à la croix sur laquelle celui-ci, fait homme, a donné sa vie pour racheter les pêchés des hommes, il n’y a qu’un pas que franchit Andres Serrano en 1987, avec Immersion Piss Christ. Dans une sorte de grand écart qui sonne comme une provocation, le symbole le plus marquant du catholicisme s’y retrouve immergé dans un déchet corporel de cette humanité que le sacrifice du fils de Dieu a vocation à racheter.

La controverse née de l’association de l’image du Christ à des déjections ou fluides corporels suscite, en sus des protestations de croyants y voyant un blasphème, une critique à fondement artistique. Selon celle-ci, les auteurs des œuvres considérées se préoccuperaient plus de la promotion que leur assure le scandale que d’art et mettrait à profit une évolution sociale facilitant l’acceptation de la supercherie par le public. L’individualisme exacerbé de nos sociétés contemporaines aurait favorisé le développement, selon la formule de Marcel Gauchet, d’un « individu total », c’est-à-dire d’un être humain « qui n’a aucun devoir vis-à-vis d’autrui et de la société », à l’attention en grande partie repliée sur lui-même et sur la satisfaction de ses plaisirs immédiats. Cet individu à tendances autocentrée et narcissique constituerait une proie rêvée pour les promoteurs d’un art transformé en religion du « soi », faisant des résidus corporels des sortes de « reliques ». C’est ce que certains artistes auraient compris et ce dont ils auraient su tirer profit, Marcel Duchamp ayant eu sur ce point des paroles jugées aujourd’hui prophétiques[14] : « Quand je crache, c’est de l’art[15] ».

Iconoclastes, sacrilèges, blasphémateurs, manipulateurs abusant de la crédulité d’un public aveuglé par son nombrilisme… Graves accusations ! Ne devrait-on pas, avant d’aller plus loin et de condamner, se demander si les artistes concernés ne pourraient pas avoir d’autres motivations, en lien avec leur préoccupations esthétiques ou leurs rapports éventuels à la divinité ? Est-il indifférent à Messe pour un corps que Michel Journiac ait été un ancien séminariste, un homme ayant renoncé à se faire prêtre ? Immersion Piss Christ ne doit-elle rien au fait qu’Andrès Serrano s’affirme chrétien ? N’y aurait-il pas dans ces œuvres un fondement chrétien ? Pour choquantes qu’elles puissent paraître à certains croyants, les performances de Michel Journiac, comme les œuvres d’Andrès Serrano demeurent bien éloignées de celles des actionnistes Viennois, qui éventraient des animaux sur la croix pour se recouvrir de leurs viscères et se livraient à d’autres excès rappelant le paganisme disparu, à l’image d’Hermann Nitsch, inventeur du Théâtre des orgies et des mystères, qui fut condamné à trois reprises à la prison pour pornographie et blasphème.

La question n’est-elle pas celle du sens qu’il faut donner à l’association entre l’image du Christ et des excréments ou fluides corporels ?

Les fondamentalistes religieux qui hurlent au blasphème voient dans l’utilisation d’excréments une façon de témoigner d’un mépris pour la religion. Mais ne pourrait-on pas voir plutôt dans cet emploi de déchets corporels une métaphore témoignant de l’évolution des préoccupations religieuses des artistes chrétiens ? L’homme enchaîné à la terre par sa dépendance à la nature et tentant de s’élever vers Dieu ! C’est là un thème classique de la peinture religieuse, qui transparaît dans les scènes de macérations de croyants comme dans celles de prière[16]. Cette image à un revers : le fils de Dieu se faisant homme, c’est-à-dire acceptant de s’abaisser jusqu’à endosser la condition humaine, pour racheter les pêchés des hommes. N’est-ce pas là ce que pourrait évoquer la croix souillée de déjections humaines pour certains artistes contemporains ?

L’association du martyr, vécu par la croix, et de l’incarnation du Christ, symbolisée par les déjections humaines, métaphore de l’enchaînement à la terre indissociable de la condition humaine. En ce sens, couvrir la croix d’excréments ou la noyer dans l’urine ne viserait pas à rabaisser la divinité, mais à glorifier l’importance du sacrifice consenti par le Christ en acceptant de prendre forme humaine[17]. Plus que d’un déni de Dieu[18], ou d’une révolte, c’est d’une désespérance devant la condition humaine dont témoigneraient ces œuvres.

Les artistes contemporains aiment transgresser, déranger, scandaliser. Mais ce scandale peut n’être qu’apparence. L’art contemporain est sans doute plus ambivalent que « christianophobe », jouant avec l’irrespect et avec les peurs de l’homme. La présence de la matière et des fluides dans l’art religieux chrétien pourrait bien témoigner de l’importance du sacrifice consenti par le Christ et de sa souffrance, tel le sang dans la crucifixion. La puissance des symboles crée la controverse[19]. Nietzsche dans Le voyageur et son ombre, nous avait prévenu : « Partout où l’on vénère le passé il ne faut pas laisser entrer les méticuleux qui veulent  faire place nette. La piété ne se sent pas à l’aise sans un peu de poussière, d’ordure et de boue ».


[1] Entendu comme intégrant celle de la crucifixion.

[2] L’œuvre est une photographie d’un crucifix immergé dans le l’urine.

[3] C’est-à-dire de l’Intervention de l’Eglise catholique dans les affaires civiles.

[4] Crubilé M. et Cabrol P., Libertés et religions (1) : 2011, prélude à une croisade contre les libertés artistiques?, 2011, blog cerac 33 ; Crubilé M. et Cabrol P., Libertés et religions (2) : Un concept fédérateur dangereux : la « christianophobie », 2011, blog cerac 33 ; Crubilé M. et Cabrol P., Libertés et religions (3) : L’instrumentalisation de la lutte contre la « christianophobie » ?, 2011, blog cerac 33.

[5] On désigne sous le nom de Bamboccianti, ou peintures de bambochades, les scènes représentant la vie populaire de la Rome du dix-septième siècle.

[6] Critiquer le catholicisme eut pu être dangereux pour la liberté, voire la vie, des artistes.

[7] Cousiné F., Esthétique des Fluides, Sang, Sperme, Merde dans la peinture française du dix-huitième siècle, Editions du Félin, 2011, p. 252.

[8] Le fait que la gravure n’avait pu être effectuée que sur une défense fraiche de l’animal, ainsi que la précision de celle-ci, ou figuraient des détails anatomiques très particuliers, convainquirent le préhistorien du fait que la représentation de l’animal ne pouvait être due à la seule imagination de l’artiste. Il en déduisit que celui-ci devait avoir vécu à la même époque que l’animal, ce qui prouvait du même coup l’ancienneté de l’œuvre.

[9] Plus précisément, depuis la publication en 1799 des résultats de l’examen d’un cadavre de mammouth gelé, trouvé en Sibérie, par Adams de l’Académie de Saint-Pétersbourg.

[10] Le clapet anal est une petite excroissance de chair mobile qui, tout en s’écartant lors du passage des déjections, vient s’appliquer au repos sur l’anus, de façon à obturer cet orifice par lequel le froid pourrait pénétrer autrement à l’intérieur du corps de l’animal.

[11] Ce qui est ordinairement le cas dans les œuvres préhistoriques.

[12] Collectées dans les toilettes de la 11e Documenta de Kassel lors du week-end inaugural de la manifestation.

[13] L’opération fut finalement annulée, en raison de la virulence de l’opposition que le projet avait suscité.

[14] Ce quasi-statut de prophète n’aurait sans doute pas manqué de l’amuser.

[15] Cité par Jean Clair ; Clair J., L’hiver de la Culture, Café Voltaire, Flammarion, 2011, page 116.

[16] L’artiste moderne, plus matérialiste et peut-être aussi plus pessimiste que l’artiste classique, ne pourrait-il pas être tenté par une métaphore scatologique de la condition humaine ?

[17] Ce qui est ici en jeu n’est pas l’image, mais le regard porté par l’artiste sur le rapport de l’homme à la divinité. Les œuvres religieuses classiques parlent pour l’essentiel des tentatives des hommes pour atteindre le monde céleste. Aujourd’hui, l’interrogation semble plutôt porter sur le choix de Dieu de s’être fait homme et de supporter ainsi la condition de sa créature.

[18] Même si l’artiste peut paraître vouer le Christ aux gémonies, il est patent que, en raison du fait qu’il ait choisit de faire de la croix le thème central de son œuvre, Dieu demeure la mesure de son travail.

[19] Pour Georges Didi-Huberman, « S’ouvrir à l’image serait donc s’ouvrir au règne d’une inapaisable contradiction en acte » ; Georges Didi-Huberman, L’image ouverte, motifs de l’incarnation dans les arts visuels, Editions Gallimard, 2007, page 56.

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