LE SKINJACKIN : DU BODYPAINTING DE PIRATES

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2009, Bordeaux, une soirée électro dans la cave d’un club associatif. C’est la première du Skinjackin, petit collectif d’artistes alors non officiel œuvrant sur d’autres terrains, trois copains qui s’ennuient probablement un peu de répéter le même vendredi soir chaque week-end. Il faut monter une petite performance mêlant dessins et projections, ils proposent de simplement venir dessiner directement sur le public. Avec du recul, le résultat de cette première session est loin d’être admirable, ça ressemble un peu à un brouillon. Mais la tribu est pourtant née, avec trois pères aux épaules larges : Kalkair, Jack Antoine Charlot, Vincent Sereks. Trois personnalités qui ont posé leurs pattes dès le début, sur la définition du concept et sur les décolletés des jeunes filles à frange. Le cadre a été posé, le Skinjackin, c’est du bodypainting imposé.

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Le bodypainting n’est pas un concept qui fait rêver, ça évoque autant les peintures soixante-huitardes fleuries sur des corps intégralement bronzés et non épilés que des tags sur des mannequins à fortes poitrines dans des photos aux contrastes saturés. Klein aussi, mais il n’est pas sûr que ce soit la première image qui vienne à l’esprit. Le Skinjackin a voulu faire à sa sauce, avec ses propres références et ses contraintes ; le cadre est imposé, pour l’artiste qui dessine comme pour le support humain. Les dessins se font au posca, avec des illustrations mignonnes ou gores plutôt humoristiques, basées sur des jeux de mots, souvent en lien avec un thème, imposé lui aussi. Lorsque la typographie est soignée, que le dessin fonctionne bien et que le jeu de mots fait sourire, le pari est rempli.

FRIDA KALACH

Autour de cette idée s’est greffée toute une mythologie autour de la piraterie. Le Skinjackin est composé d’ « équipages », à Bordeaux d’abord mais aussi à Montréal, Paris et plus récemment Helsinki. Chaque équipe est guidée par un « capitaine » gérant des « pirates ». Mythologie fourre tout, la piraterie a imposé un autre cadre au collectif, séduisant sur beaucoup de points : les symboles et l’imaginaire, d’abord, mais aussi une certaine idée de la liberté, du respect d’un code d’honneur, de la notion d’équipage. Les membres du Skinjackin jouent aux pirates comme des enfants, avec des os en plastiques et des références instituées comme Bob l’éponge ou Adventure Time et revendiquent la douceur comme une valeur fondamentale. Lorsque Peter Pan refuse de grandir et s’échappe à Neverland, il se retrouve face aux pirates qui peuplent son territoire imaginaire. Le Skinjackin s’est créée un territoire de gentils voyous, une aire de jeux entre plusieurs mondes, souvent mignon, parfois coquin.

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« Nonchalants mais néanmoins efficaces » fut le jugement récent d’un organisateur. Si les pirates peuvent créer et dessiner à leur guise, en toute liberté, le capitaine et l’équipe en proue du navire s’assurent de donner un cadre aux événements et de respecter certaines règles. En 5 ans, le Skinjackin a évolué et s’est structuré. A Bordeaux, c’est une association loi 1901 qui fait appel à une quinzaine d’artistes et couvre deux à trois événements par mois, sous des formes variées. Les débuts dans les clubs bordelais sont loin et le Skinjackin a peu à peu diversifié ses activités et son public. Les lieux ou les manifestations désirés par l’équipe sont démarchés, comme le Zoo de Pessac où s’est déroulé un atelier avec des enfants en 2013 ou le Hellfest où les pirates ont pris leurs quartiers depuis deux ans.

Skinjackids – Danse avec les Loutres from InDaPROD on Vimeo.

Beaucoup de producteurs événementiels ou d’associations écrivent directement leur demande par mail. Comme tous les secteurs culturels, les requêtes de participation bénévole intitulées « partenariats » sont nombreuses, avec le très fameux « échange de visibilité » à la clé. L’équipe est souvent sur le pont pour les associations sociales ou culturelles et passe régulièrement du temps bénévolement pour des publics plus particuliers, nommés « empêchés ». Quartiers difficiles ou handicapés, les pirates sont des artistes, des loups de mer, forcément un peu marginaux, caractéristiques qui relativisent la notion de différence. Le temps passé avec des adultes handicapés crée souvent des moments de grâce, comme au foyer Jenny Lepreux où la médiation par dermo-piraterie a permis à certaines patientes un temps rare d’ouverture à l’autre et d’échanges.

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Avec plusieurs éducateurs dans l’équipe et beaucoup de grands enfants, la communication se fait naturellement avec les plus jeunes et de jolis projets ont pu voir le jour, comme la réalisation de la fresque place Bertheroy (quartier Saint Nicolas) imaginée, travaillée et peinte avec la classe de CM2 de l’école Deyries en juin 2014.

Du bodypainting mais pas que. Si la peau est un support agréable, l’équipe passe facilement du petit au grand format en s’attaquant aux murs. La taille et la réalisation diffèrent, perdure l’aspect éphémère. Comme sur la peau, la photo immortalise l’ouvrage, la création est ensuite laissée à son sort et finira détruite, nettoyée sur les corps, recouverte par d’autres sur le béton.

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Le Skinjackin s’est imposé sur un créneau, celui d’un bodypainting un peu décalé et humoristique, avec un style qui lui est propre qui fonctionne bien auprès d’un large public. L’association évolue comme un réel équipage où l’étendard réunit tout le monde jusqu’au dernier mousse et c’est là aussi sa force. Les directions à prendre sont discutées en équipe. Le style est l’agrégat des différentes personnalités artistiques.

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« C’est propre. Il déborde pas ». Remarque récurrente des enfants, et de certains adultes. Appliqués, les pirates cherchent toujours à faire une « belle pièce » : drôle, le dessin est précis, la typo est léchée. Le photographe vient poser la dernière touche par son cadre et ses réglages. Le collectif s’enorgueillit alors de pouvoir faire toujours mieux. Les réseaux sociaux, par le jugement du pouce, établissent une sorte de petite compétition entre les réalisations.

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Un jour, le Skinjackin sera un navire de vieux pirates et d’autres auront encore repoussé les limites du jeu. Aujourd’hui, le Skinjackin a 5 ans et a encore deux ans avant l’âge de raison.

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